INTEGRALE DU VENT DU CH’MIN

TABLE DES MATIERES

 

 

Volume 1.

 

LES ABSINTHES.. 11

A L'AUBERGE DE LA ROUTE.. 12

ALCIDE PIEDALLU.. 13

L'AMOUR QUI S’FOUT DE TOUT. 14

APRES VENDANGES.. 15

AU BEAU CŒUR DE MAI 16

AU COIN DU BOIS.. 17

L'AUMONE DE LA BONNE FILLE.. 18

AUTOMOBILISME.. 19

LA BELLE JEUNESSE.. 20

BERCEUSE DU PETIT BRISE-FER.. 21

LES BOHEMIENS.. 22

LES BORNES.. 23

LES BRACONNIERS.. 25

LES BREMAILLES.. 26

BRIN DE CONDUITE.. 27

LES CAILLOUX.. 28

CANTIQUE PAÏEN.. 29

LA CASSEUSE DE SABOTS.. 30

CAUSETTE.. 31

CE BON BOUGRE DE METAYER.. 32

C'ETAIT UN DIMANCHE.. 33

LE CHAMP DE NAVIOTS.. 34

LES CHAMPIGNONS.. 35

LA CHANDELEUR.. 36

CHANSON D'AUTOMNE.. 37

CHANSON DE BRACONNIER.. 38

LA CHANSON DE L'HERITIER.. 39

LA CHANSON DE PRINTEMPS DU CHEMINEUX.. 40

LA CHANSON DES CORBEAUX.. 41

CHANSON DE VENDANGES.. 42

CHANSON DU DIMANCHE.. 43

LE CHAR A BANCS DES MORIBONDS.. 44

LES CHARANÇONS.. 45

LE CHARRETIER.. 46

LES CH'MINS.. 48

LE CHRIST EN BOIS.. 50

LA CIGARETTE.. 51

COMPLAINTE DE L'ESTROPIE.. 52

COMPLAINTE DES RAMASSEUX D'MORTS.. 53

COMPLAINTE DES TROIS ROSES.. 54

LES CONSCRITS.. 55

CRUELLE ATTENTE.. 56

DANS LE JARDIN DU PRESBYTERE.. 57

LE DERAILLEMENT. 58

LA DERNIERE BOUTEILLE.. 59

LES DEUX CHEMINEUX.. 60

LE DISCOURS DU TRAINEUX.. 61

LA DOT. 62

LES DRAGEES.. 64

DRAPEAUX.. 65

LES DRAPS SECHENT SUR LE FOIN.. 66

 

Volume 2.

 

L'ECOLE.. 68

LES ELECTEURS.. 70

L'ENFERMEE.. 72

EN REVENANT DU BAL. 73

L'ENSEIGNE.. 74

EN SEMANT DU BLE.. 75

EN SUIVANT LEU' NOCE... 76

L'EPICIER.. 77

ET DIRE QU'ON S'AIME ! 78

ETIONS-NOUS BETES.. 79

FEU DE VIGNE... 80

LA FILLE A NOT' MEUNIER.. 81

LE FOIN QUI PRESSE.. 82

LE FONDEUR DE CANONS.. 84

GARÇAILLE PALIE.. 85

LES GAS ET LES FILLES.. 86

LE GAS QU'A MAL TOURNE.. 87

LE GAS QU'A PERDU L'ESPRIT. 88

LES GAS QUI SONT A PARIS.. 89

LA GOMMEUSE PUDIQUE.. 90

LES GOURGANDINES.. 91

GRAND'MERE GATEAU.. 94

HYMNE AU VIN NOUVEAU.. 95

IDYLLE DES GRANDS GARS COMME IL FAUT ET DES JEUNESSES BEN SAGES.. 96

LES JACHERES.. 98

J'AI FAIT DES BLEUS SUR TA PEAU BLANCHE.. 99

JOUR DE LESSIVE.. 100

LE JOUR DU MARCHE.. 101

LA JULIE JOLIE.. 102

LEU' COMMUNE.. 103

MA CHATTE GRISE... 110

LES MAINS BLANCHES, BLANCHES... 111

LES MANGEUX D'TERRE.. 112

LES MANIES RIDICULES.. 113

MARCHE DES GARDES CIVIQUES.. 114

LA MAUVAISE HERBE.. 115

MA VIGNE POUSSE.. 116

MOSSIEU IMBU.. 117

LES MOULINS MORTS.. 119

NOËL DE LA FEMME QUI VA AVOIR UN PETIOT ET QUI A FAIT UNE MAUVAISE ANNEE.. 120

NOS VINGT ANS.. 121

NOUVEAU CREDO DU PAYSAN.. 122

L'ODEUR DU FUMIER.. 123

LES OIES INQUIETES.. 124

 

VOLUME 3.

 

LE PANTALON DU COUSIN JULES.. 126

LE PATOIS DE CHEZ NOUS.. 127

LA PAYSANNE.. 128

PETIT PORCHER.. 129

PETIT POUCET. 130

LES PETITS CHATS.. 131

LES PIES.. 132

POURQUOI ?. 133

POUR UN VIOL. 134

LE PRE D'AMOUR.. 135

LES P’TITS OISEAUX CHANTAIENT TROP FORT... 136

RENOUVEAU.. 137

LE SACRILEGE IMPUNI 138

SAOUL, MAIS LOGIQUE... 139

SAPRE VIN NOUVIEAU !... 140

LA SEPARATION.. 141

SERA CELLE QUI M’AIMERA.. 142

STANCES A LA CHATELAINE.. 143

SUR LE PRESSOIR.. 144

SUR UN AIR DE REPROCHE... 145

LES TACHES.. 146

T'AS-T'Y BEN FETE MON JACQUES ?. 147

LA TÊTE DE MORT. 148

LA TOINON.. 149

LE TOURNEVIRE AUX VAISSELLES.. 150

LE TREFLE A QUATRE FEUILLES.. 151

UN BON METIER.. 152

VA DANSER ! 153

VENGEANCE.. 154

LES VIGNES SONT GELEES... 155

LE VILAIN GAS ! 156

LES YEUX BLEUS.. 157

 

ŒUVRES DE JEUNESSE. 158

 

L'AVEU.. 159

(Sonnet) 159

BALLADE A JEHANNE.. 160

LA BOMBE.. 161

CHANSON DE MESSIDOR.. 162

LA CHANSON DU GUI 163

COMME LES GAULOIS.. 164

DANS VOS YEUX.. 165

DE L'INFLUENCE QUE PEUT AVOIR UN SIMPLE PALMIPEDE SUR LES OPINIONS POLITIQUES D'UN BRAVE RENTIER.. 166

LE DEUIL DU MOULIN.. 167

DEUXIEME LETTRE OUVERTE A M. LE CURE DE MEUNG.. 168

LES ECUS DE LA VIEILLE.. 169

GUEUX.. 174

LE GUEUX DES GRANDES ROUTES.. 175

IDYLLE ROUGE.. 176

« J'EN AURAI LE CŒUR NET !... ». 177

LE PAUVRE GARS.. 178

LA PAYSANNE.. 179

LE PETIT QUI PLEURE.. 180

LE PLUS VOLE DES DEUX.. 181

POUR LES PETITS.. 182

REQUIESCAT IN PACE.. 183

LA ROSE DE L'ABSENT. 184

SON DERNIER BOUQUET. 185

SUR LA GRAND'ROUTE.. 186

LES TROIS CHANSONS DU CARILLON.. 187

LES TROIS QUENOUILLES D'AUDEBERTHE.. 188

UN CREPE AU BRAS.. 189

UNE LESSIVE QUI TOMBE UN JOUR DE FETE-DIEU.. 190

VALSE MYSTIQUE.. 191

VARIATION SUR L'AIR DE MALBROUGH.. 192

LE VIEUX TROUVERE.. 193

 

VOLUME 4.

 

INTRODUCTION.. 195

 

CHANSONS DU LIBERTAIRE. 197

 

L'AMOUR ANARCHISTE.. 198

LES TAUREAUX.. 199

CHANSON DE MOISSON.. 200

 

LA SEMAINE RIMEE. 201

 

LOUPILLON 1910. 202

STANCES A LEPINE.. 203

LE DINDON DE LA FARCE.. 204

LE PAIN CHER.. 205

DELICATESSES D'ELEPHANTS.. 206

 

CHANSONS DE LA SEMAINE. 207

 

POUR FAIRE PLAISIR AU «COLON». 208

L'AFFAIRE CHEVAUX-JACQUELIN.. 209

LA CHANSON DES SILOS.. 210

QUE LE SANG RETOMBE SUR VOUS.. 211

CHANT DE REVOLTE DE CE 14 JUILLET. 212

NOS Q. M. EN VACANCES.. 213

LE DOSSIER DE DAMOCLES.. 214

LA COMPLAINTE DE GRABY.. 215

LES SOLDATS ONT LA JAUNISSE.. 216

L'OISEAU QUI VIENT DE France. 217

LA SUPPRESSION DES DEMI-PORTIONS.. 218

VACHE-QUI-VOLE.. 219

LA PLAISANTE PREMIERE COMMUNION.. 220

UBU PRESIDENT. 221

A LA FAÇON DE BARBARIE... 223

LA GREVE DES CHARCUTIERS.. 224

CHANSON POUR LA CLASSE.. 225

LA CARMAGNOLE DES CHEMINOTS.. 226

CHEMINOTS, QUEL JOLI SABOTAGE ! 227

ÇA VA, ÇA VA, LA GREVE MARCHE.. 228

VIVE LA LIBERTE ! 229

NIB DE CONSPIRATEURS ! 230

BRAVE CHAUSSETTE A CLOUS.. 231

LE SAUVEUR.. 232

CE POLICIER-LA... 233

IL AVAIT UN TIRE-BOUCHON ! 234

L'HONNETE HOMME.. 235

DISCOURS D'ARISTIDE.. 236

LES LOUPS.. 237

AU LIEU D'UN PAUV PETIT POMPON.. 238

LES JOYEUSETES DE LA GREVE PERLEE.. 239

NOEL. 240

GLOIRE A ROUSSET. 241

LA CHANSON DES FILS.. 242

PITOU LIT LA GUERRE SOCIALE.. 243

L'ELECTION DU PRESIDENT DE LA CHAMBRE.. 244

LE BEAU GESTE DU SOUS-PREFET. 245

CANTIQUE A L'USAGE DES VIGNERONS CHAMPENOIS.. 246

AU 22e. 247

BERCEUSE DU « DORMANT ». 248

MOUCHARDS AMATEURS.. 249

ADIEUX A ARISTIDE.. 250

COMPLAINTE DES TERR' NEUVAS.. 251

LES PIECES SOCIALES DE M. PAUL BOURGET. 252

ON LES EMM... ! 253

SERENADE A M. VAUTOUR.. 254

CES CHOSES-LA.. 255

NOUVEAU CREDO DU PAYSAN.. 256

COMPLAINTE DE L'ESTROPIE.. 257

PREMIER MAI 258

HELAS! QUELLE DOULEUR.. 259

ÇA SENT LA ROUSSE.. 260

LA MARSEILLAISE DES REQUINS.. 261

SA DERNIERE... 262

LE CLAIRON.. 263

AH ! AH ! MOI J'M'EN.., 264

MOUCHARDS ! 265

LA PETITE FLEUR BLEUE.. 266

 

ALMANACH DE LA GUERRE SOCIALE 1910 1911. 267

 

REVISION.. 268

PRINTEMPS.. 269

ETE.. 270

AUTOMNE.. 271

HIVER.. 272

 

VOLUME 5.

 

ALLUMETTES DE CONTREBANDE.. 274

APRES LA LETTRE.. 275

L'AUTRE FAISEUR DE MIRACLES.. 276

GALILEEN TES MIRACLES D'UN JOUR.. 276

LA CHANSON DU LABOUREUR.. 277

LA DEBAUCHEUSE.. 278

LE FACHEUX MADRIGAL. 279

LES FAUCHEUX DE COULMIERS.. 280

LES FOINS.. 281

LE JOLI JOLI BOUQUET. 282

MES AGNEAUX... (1) 283

MON COCHON DE BLAIR.. 284

NOEL DE LA PAUVRE FEMME.. 285

LA PAIX.. 286

SOUTANE.. 287

CHACUN DOIT AIMER.. 287

LE TEMPS D'AMOUR.. 288

LE TESTAMENT D'UN SALE PIERROT. 289

LE TRISTE INDIVIDU ! 290

LE VIN DE NOS VIGNES ET DE NOTRE AMOUR.. 291

LES VIOLETTES.. 292

 

TEXTES RETROUVES.

 

LA CHANSON DES FUSILS.. 294

REDEMPTION.. 295

 

Volume 1

LES ABSINTHES

 

Attends-moi ce soir, m'as-tu dit, maîtresse ;

Et, tout à l'espoir d'avoir ta caresse,

Je me suis assis au banc d'un café ;

Mes yeux inquiets vont de la terrasse

Au clair va-et-vient des femmes qui passent,

Croyant chaque fois te voir arriver.

 

Tout en t'attendant j'ai pris une absinthe.

L'heure où tu devais venir, l'heure tinte

Tu n'es pas là. Mon verre est vide. Une autre absinthe !

 

L'eau tombe en mon verre à très lentes gouttes

Et mon cœur où tel vient tomber le doute

Pose des questions tout seul et tout bas ;

Gardant comme un leurre un brin d'espérance

Tandis que le soir s'engrisaille, il pense

Au deuil de ma nuit si tu ne viens pas.

 

Tout en t'attendant, j'ai pris deux absinthes.

Ton heure est passée, une autre tinte

Et rien encor ! Mon verre est vide... Une autre absinthe !

 

Non, décidément ! Assez de t'attendre !

Tu ne viendras pas, car je crois comprendre

Ce que je saurai peut-être demain ;

En partant me voir, d'autres t'ont suivie.

Tu m'as oublié puisque c'est la vie

Et t'es arrêtée à moitié chemin.

 

Tout en t'attendant j'ai pris trois absinthes,

Et compté trois fois les heures qui tintent.

C'est bien fini ! Mon verre est vide. Une autre absinthe !

 

Je veux me saouler à rouler par terre.

Comme un vrai cochon. Quant à toi, ma chère,

Si quelque regret te ramène ici,

Et que tu me voies sous les pieds des tables,

Ne t'arrête pas et va-t'en au diable !...

J'ai le cœur trop sale en ce moment-ci.

 

Je ne t'attends plus et prends des absinthes

Sans me soucier des heures qui tintent...

Holà ! garçon ! Mon verre est vide !... Une autre absinthe !

 

 

A L'AUBERGE DE LA ROUTE

 

C'est à l'aubarge de la route

Autour

De douze litres de vin blanc ;

Les rouliers causent, en buvant,

D’l'amour !

 

"L'amour ! les fill's ! I' faut s'en fout'e,

Mes gàs ! "

Qu'a dit l’grand Claud’son verr' levé.

"Eun' de pardu', deux de r'trouvé's !

Et v'là !..."

 

"Moué ! l'Amour me tourne la boule ?...

Ah ben !

J'aim' mieux bouér' jusqu'à pard'e l’nord !

Hé ! l'aubargiste, apporte encor

Du vin ! "

 

Et les v'là qui r'lich'nt et qui s’saoulent

Tertous,

En gueulant coumm' des dératés,

Lâchant des fois des vérités

D'homm's saouls !

 

Au mitan des rouliers qui roulent,

Tout d'go,

V'là l’grand Claud’qui s’met à pleurer...

Tout en pleurant, a soupiré :

"Margot !... "

 

ALCIDE PIEDALLU

 

Alcid’vient d’qu'ri du grand papier, pour vingt centimes,

Cheu l'épicier' qu'en tient esprés à son sarvice.

Il ouv'er soun affér !.., son... dictiounnaire ed’rimes

Et sauc’sa pleum' dans l’encr'!...

J'aurons bentout l’comice

Ou queuqu’fête en l'hounneur des soldats d’souéxant'dix !

 

Pasqu'Alcid’ne fait guér' que su' les cochons gras

Ou su' les malheureux moblots d’l'Armée d’la Louére.

Les uns qu'on médailla, les aut's qu'on médaill'ra,

Les uns qu'ont fit tuer, les aut's que l'on tuera...

Chacun son genre ! Alcid’ne sait chanter qu’la glouère !

 

Le v'la parti... Les vers et les rimes s'épousent :

" Un, deux, troués, quat', cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onz', douze !

Agriculture et préfectur'... France et Vaillance !...

Si ses rim's sont pas rich's, rich's, rich's : a' sont d’conv'nance !

Si ses vers n'ont pas d'aile, i's ont ben douze pieds !

Douz' pieds pour mieux sauter par-dessus vous souffrances

O les tach'rons peineux d’la terre aux grous farmiers

Et vous dont les carcass's engraiss'nt les blés d’Coulmiers !

 

Pasqu'Alcide a du taqute, et soun âme en est pleine :

I' sait coumm' ça les chous's qu'i' faut dire et pas dire

Au bieau mitan d’cérémoni's républicaines,

Quand l’mair' pouill’soun habit et que l’Préfet douét v'ni

 

Bref ! il a du mérite. I' songe, il imagine...

Et ses vers, en tombant su' l’papier d’l'épicière,

S'entass'nt coumm' les lauriers d’la couronn' qu'i' va fere

Pour la race héroïque ou la race porcine.

 

Ren ne l'dérange !... Y a ben un p'tit rossignolet

Qu'a pas besoin d'affér' pour tourner son couplet

Et qui chant' su' la f'nét'e ouverte au ras du ciel :

- "Ta gueul', moignieau ! ... T'es pas un chanteux officiel ! "

 

Y'a l'vent qui pouss’la sienn' dans la moisson bieauc'ronne,

Et ça n'est pas la v'nu' prochain' du député

Qui l'met en train (pas pus qu'a' ne l’frait s'arrêter)

-  Chant', vent idiot !... Alcid’se fout d’quoué qu’tu chantonnes,

Pour li la poésie ça n'existe seul'ment

Qu’su' l’devant des estrad's, qu'au pied des monuments !

 

Y a ben itou queuqu's bergerets aux champs, à c'tt' heure,

Qu'ont un flutieau en poche avec eun' garce au coeur :

..." De quoué fére eun' chanson, c'est ben malin, pargué !

O gué ! j'aime ma mi' !... je l'aime ben, ô gué ! "

- Alcid’n'en bourdit pas d’son travail et d’son calme :

C'est pas des r'frains coumm' ça qui font avouèr les palmes !

 

Alcid’ne bourdit pas d'vant la Chanson d’la Vie...

Voui, mais v'là ses quat'sous d’papier qui sont remplis,

Et dimanche el’Préfet dira : " Très bien ! Bravo ! "

 

Ben ! si v'ét's pas contents, vous autr's, quoué don' qu’vous faut ?


 

L'AMOUR QUI S’FOUT DE TOUT

 

Le gas était un tâcheron

N'ayant que ses bras pour fortune ;

La fille : celle du patron,

Un gros fermier de la commune.

Ils s'aimaient tous deux tant et plus.

Ecoutez ça, les bonnes gens

Petits de coeur et gros d'argent !

L'Amour, ça se fout des écus !

 

Lorsqu'ils s'en revenaient du bal

Par les minuits clairs d'assemblée,

Au risque d'un procès-verbal,

Ils faisaient de larges roulées

Au plein des blés profonds et droits,

Ecoutez ça, les bonnes gens

Qu'un bicorne rend grelottants !

L'Amour, ça se fout de la Loi !

 

Un jour, furent tous deux prier

Elle : son père ! Et lui : son maître !

De les laisser se marier.

Mais le vieux les envoya paître ;

Lors, ils prirent la clé des champs.

Ecoutez ça, les bonnes gens

Qui respectez les cheveux blancs !

L'Amour, ça se fout des parents !

 

S'en furent dans quelque cité,

Loin des labours et des jachères ;

Passèrent ensemble un été,

Puis, tout d'un coup, ils se fâchèrent

Et se quittèrent bêtement.

Ecoutez ça, les bonnes gens

Mariés, cocus et contents !

L'Amour, ça se fout des amants !

 

APRES VENDANGES

 

 

V'là les pesans qu'ont fait vendanges !

V'là les perssoués qui pissent leu' jus ;

On travaille aux portes des granges

A "rassarrer" l'vin dans les fûts.

L'vin ! Ça met des moignieaux qui chantent

Dans les coeurs et dans les servieaux,

Mais moué qui n'fait qu'de bouer de l'eau

J'me sens dans les boyeaux du vente

Comm' des gernouill's qui font coin-coin...

J’vourai ben m'foute eun' saoulé de vin !

 

Tout l'monde est saoul su'mon passage,

Mêm' le Maire qui vient d'marier

Deux bourgeouésiaux de l'environnage,

Et même itou Môssieu l'curé

Qu'a vidé trop d'foués son calice :

M'en v'là des gens qu'ont l'air heureux,

I's s'donn'nt la main ou l'bras entre eux,

I's s'étayent et s'rend'nt el sarvice

D'ramasser c'ti qu'a culbuté,

I's s'embrass'nt su'tous les coûtés

Au'nom de la fraternité.

Et leu's dégueulis s'applatissent

Coumm' des étouel's le long du chemin.

J'vourai ben m'foute eun' saoulé d'vin !

 

Allons les homm's, allons mes frères !

Allons avancez- moué-z-un verre,

J'veux fraterniser avec vous ;

J'veux oublier tout' ma misère

En trinquant et buvant des coups

Avec les grands, avec les grous !

J'veux aphysquer les idé's rouges,

Les idé's roug's et nouer's qui bougent

Dans ma caboch'de gueux et d'fou :

J'veux vous vouer et vouer tout en rose

Et crouer qu'si j'ai mal vu les choses

C'est p'têt' pas que j'étais pas saoul.

Allons, avancez-moué-z'un verre...

Je veux prend'e eun' cuite à tout casser

Et l'souer couché dans un foussé

 

Ou m'accottant à queuqu's tas de pierres

Pour cuver mon vin tranquill'ment

J'me rappell'rai p'têt' la prière

Que j'disais tous les souers dans l'temps,

Et l'bon Guieu et tout' sa bricole

Et la morale au maît' d'école,

Propriété, patrie, honneur,

Et respect au gouvarnement,

Et la longér' des boniments

Dont que j'me fous pour le quart d'heure.

Je trouv'rai p'têt'e itou qu'on a tort

D'voulouer se cabrer cont' son sort,

Que le mond’peut pas êt' sans misère,

Qu'c'est les grous chiens qui mang'nt les p'tits

Et qu'si je pâtis tant su c'tte terre

J'me rattrap'rai dans l'Paradis.

 

Allons les homm's, allons mes frères !

Je veux ben que j'n'ai pas l'drouet au pain,

Laissez-moué l'drouet à la chimère,

La chimèr' douc’des saoulés d'vin.

 

 

AU BEAU CŒUR DE MAI

 

Petiote, ne t'en va pas,

Avec le grand Pierre au bras,

Parmi la plaine aux récoltes

Où les moulins virevoltent

Sous les étoiles qui brillent ;

Car, vois-tu,

C'est pas bien sûr pour la vertu

Des filles !

Bah ! si mon bonnet saute les moulins,

Je le verrai bien !

J'aime mon galant — au beau cœur de mai

Laissez-moi donc l'aimer,

Laissez-moi donc l'aimer !

 

Petiote, si t'as fauté,

Pour aller le rapporter

Tous les oiseaux qui t'épient :

Vieux merle et méchante pie

S’envoleront à la ronde,

Et chez  nous

Cela fera clabauder tout

Le monde

Bah ! Si les voisins m'appellent : catin,

Je le verrai bien !

J'aime mon galant — au beau cœur de mai

Laissez-moi donc l'aimer !

 

Petiote, au beau cœur de mai

Quand on s'est permis d'aimer

Dans les foins et sous les haies,

En hiver l'Amour se paie

Par la douleur et la peine :

Le petit

Quelque jour de janvier tout gris

S’amène !

Après tout, mon Dieu! si le petit vient,

Je le verrai bien !

J'aime mon galant — au beau cœur de mai

Laissez-moi donc l'aimer !

 

Petiote. après tout cela,

Serments du temps des lilas

Roulent devant votre porte

Au milieu des feuilles mortes,

Et le grand menteux, le lâche!

Le beau gars !

Qui vous fit choir dans ses bras

Vous lâche !

Après tout, mon Dieu! s'il fait ça... le chien!

Je le verrai bien !

J'aime mon galant — au beau cœur de mai

Laissez-moi donc l'aimer !

 

 

AU COIN DU BOIS

 

La route est déserte aux nuits de Saint Jean...

Le bon métayer venait de la foire :

J'entendais chanter les écus d'argent

Qui dansaient au fond de ses poches noires.

Et je l'ai détroussé d'un geste, au coin du bois

Où j'ai vu promener des filles, une fois...

 

Holà ! bon métayer que j'ai volé !

Deux mots, en se quittant, pour te consoler !

On m'a volé... moi !

Et bien avant toi !

Au coin du bois...

 

C'était une fois au beau temps de mai...

Les filles allaient cueillir l'aubépine

Et mon cœur dansait et mon cœur chantait

Comme un sac d'écus dessous sa poitrine.

Des doigts étaient plus blancs que d'autres en les fleurs

Et c'est entre ceux-là que j'ai laissé mon cœur.

 

Car l'Amour n'est pas pour les va-nu-pieds...

(Tu fis ta bourgeoise avec ma jolie ! )

Mais les va-nu-pieds n'ont pas de pitié

Pour le métayer tremblant qui supplie.

Elle avait des doigts blancs et toi de clairs écus !

Moi j'ai des poings de fer et puis n'en parlons plus !

 

Hélas, bon métayer que j'ai volé

Deux mots, encor deux mots, pour te consoler !

Je suis volé... moi !

Et bien plus que toi !

Au coin du bois.

 

 

L'AUMONE DE LA BONNE FILLE

 

Un jour, un pauv'er trimardeux

Qu'allait l'vent'vid', qu'allait l'vent'creux

En traînant son bâton de houx,

Un jour, un pauv'er trimardeux

S'en vint à passer par cheu nous !

 

Alla balancer le pied d'biche

De Monsieu l'maire à son château

Et fit demande aux gens du riche

D'un bout d'pain et d'un gob'let d'ieau ;

Mais les domestiqu's, qui se moquent

Des vent's en pein', des gens en loques,

Li dir'nt : " Va t'en chercher ailleurs !

Ici on n'dounn' qu'aux électeurs"

 

Un jour, un pauv'er trimardeux

Qu'allait l'vent'vid', qu'allait l'vent'creux

En traînant son bâton de houx,

Un jour, un pauv'er trimardeux

S'en vint à passer par cheu nous...

 

Alla cougner au presbytère

Dans l'espoir que l'on y dounn'rait

Queuqu's sous de d'ssus l'tronc d'la misère ;

Mais l'curé, qu'était'cor guill'ret,

Confessait eune pêcheresse

Qu'avait moins d'pêchés que d'joliesse ;

Et l'pauv' peineux eut bieau gémir,

Parsounn, s'am'na pour li'ouvrir !

 

Alors, s'assit en cont'e eun'borne,

Tout en r'gardant les p'tits moignieaux

Picoter su' la grand’rout' morne

Dans l'crottin tout frais chié des ch'vaux,

Quand qu'eun' sarvant' qui m'nait à paître

Le bieau troupet d'vach's à son maître,

Passa tout prés d'où qu'était l'gas

Et li causa tout bas, tout bas.

Dans les foins hauts, les foins qui grisent,

A s'laissa faire ; et l'pauv' glouton

S'mit à boulotter les cerises

De sa bouche et d'ses deux têtons,

Lampa coumm' du vin chaud l'ivresse

De ses bécots et d'ses caresses ;

Pis, quand qu'i' fut ben saoul, ben las,

I' s'endormit ent' ses deux bras.

 

Un jour, un pauv'er trimardeux

Qu'allait l'vent'vid', qu'allait l'vent'creux

En traînant son bâton de houx,

Un jour, un pauv'er trimardeux

S'en vint à passer par cheu nous...

 

 

AUTOMOBILISME

 

 

I' fait bon à c’souér, en r'venant des champs...

La rout' devient grise et l’jour va mouri,

Sous les ombrag's ros's et doux du couchant,

Comme un vieux au bas des guigniers fleuris.

 

Pis les chous's appont'nt l'entarr'ment du jour :

L’vent s’lève et s'en va quêter des parfums

Dans les foins d'jà chus, dans les blés d'jà lourds,

Et l’silenc’développ' son drap su' l’défunt.

 

Mais tout d'un coup... teuf ! teuf ! teuf ! Un vacarme

Déchir' brutal'ment l’drap fin du silence.

Teuf ! teuf ! ... Et v'là l’vent qu'est d'eun' pestilence

A vous fér' jurer : ça, c'est les gendarmes !

 

C'est pas les gendarm's ! C'est des gas d’la ville

Qu'ont mis, sans excus's, mon rêve en déroute ;

C'est des bourgeouésieaux dans leu' tomobile

Qu'ont failli m' bocquer au tournant d'la route !

 

C'tte rout' ! J'ai passé troués bounn's journé's d'ssus

La corvé' nous t'nait jusqu'à la nuit nouère.

Nos tomb'reaux étin chargés à plein cul

Des tas d’jarr' pell'tés aux grév's de la Louére.

 

C'tte rout' ! J'ai cassé l’pierré des carrières

Pour boucher en-d'ssus, pour combler en d'ssous :

J'ai mis su' son dous des emplât's en pierre,

J'ai mis dans'son vent' des bouilli's de cailloux !

 

Et v'là que j'peux pus aller su c'tte route

En r'venant des champs, par le train d’mes pattes,

Les souérs qu'i' fait bon et qu'on oubli' toutes

Les tâch's échignant's et la vie ingrate !

 

Tout ça simp'elment pasque... teuf, teuf, teuf...

On a fait du ch'min d'pis quater vingt neuf !

Dans l’temps, nous seigneurs, pou' leu's amusettes

S'en allint coumm' ça fér' la chasse aux bêtes.

 

Les meut's trottaillint dans l’blé plein d'promesses,

Queu joli grabuge aux champs d’nous grand-pères !

Et, des foués, pour ren, pour vouèr, pour l'adresse,

On visait l’manant penché su' la terre !

 

A'n'hui, c'est pus ça. Les seigneurs bourgeoués

Ont un joujou neu' qu'est la 'tomobile :

Ça fait du rafut, ça pue, et ça file,

Ecouassant nous poul's, écouassant nous ouées.

 

Mém', si queuqu’pésan sortu des guérets,

Songeait su' la rout' coumm' moué tout à l'heure,

Ça te l'aplatit coumm' deux yards de beurre

Et c'est là qu'i' sent tout l’pouéd du Progrès !

 

Ah ! n'y r'venez pus, bon guieu d'écraseux !

J’counnais un moueyen pour vous rend’moins fiers :

Le souér, su la route, un bon grand fil fer,

Et v' écras'rez pus parsounne, moué, si j'veux !

 

 

LA BELLE JEUNESSE

 

 

C'est une habitud’qu'à Romorantin,

A Montélimar ou bien à Pontoise,

Tout bourgeois envoi' l'fils de sa bourgeoise

Etudier quéqu’chose au Quartier Latin.

Un' fois su'l'Boul’Mich', au papa qui pense

D'vant la docte foul’dont son gas sera

Le patriotisme inspir' ce cri là :

" Ah ! la belle jeuness'. L'espoir de la France ! "

 

Et la bell’jeuness’s'en vient et s'en va

Ses représentants ont d'vingt ans à trente

Et tous étudi' la valeur des rentes

Qu'ont s'fait dans les Suifs ou les Panamas.

L'père les a gagnés. Eux, i'les dépensent.

Ainsi va le monde. Et qu'est c'que ça fait ?

On s'marie un' fois qu'on est sous-préfet

" Ah ! la belle jeunesse ! L'espoir de la France ! "

 

D'aucuns ont en eux le petit talent

De savoir gueuler : " As-tu vu la ferme ?"

Et chez d'aut'l'amour des bell’lettr' prend terme

Où l'on entend plus de refrains beuglants.

D'aut' encor' s'appliqu’de tout' leur constance

A faire un' cravate autour d'un faux col,

Et dépass’ainsi l'programm' des écoles

" Ah ! la belle jeunesse ! L'espoir de la France ! "

 

Ah ! la bell’jeuness’! Les uns ont des moeurs

A fair' reverdir la muse à Coppée.

Manille et billard, bocks à p'tites lampées

Et l'on va s'coucher quand il est onze heures.

Dans la fin' vadrouill’les autres se lancent

I' caus’de danseus’de boxe et d'chevaux

Et s'saoul’à renifler dans un chalumeau

" Ah ! la belle jeunesse ! L'espoir de la France ! "

 

Ça les prend parfois d'vouloir de l'amour

I' n' manqu'pas d'trouver des p'tit' goss’gentilles

Qui souvent leur donn'... ent' deux coups d'aiguille

Et lorsqu'i' les r'trouv' un soir au d'Harcourt

Après l'soulagement de leur petit' panse

I'r'çoiv' les pauv grues avec des gros mots :

Va donc, eh sal’vache ! va donc, vieux chameau !

" Ah ! la belle jeunesse ! L'espoir de la France ! "

 

I'ont découvert un p'tit truc certain

Et très en honneur pour reprend’l'Alsace.

Ça consiste à faire du bruit où l'on passe

En braillant " A bas Chose, ou viv' Machin "

Mais comm' faut du temps pour fair' un puits d'science

Surtout à piocher comme i' pioch' parfois

l'n'f'ront qu'une année d'service au lieu d'trois

" Ah ! la belle jeunesse ! L'espoir de la France ! "

 

Puis ça partira quelque beau matin

Pour se marier à quelque bourgeoise

Et ça s'ra bourgeois soi-même à Pontoise

A Montélimar ou Romorantin.

Ça f'ra des discours sur la tempérance

Et ça jugera comme Père la Pudeur

Les infanticides et affair' de moeurs

" Ah ! la belle jeunesse ! L'espoir de la France ! "

 

 

BERCEUSE DU PETIT BRISE-FER

 

Mon Pierre aura voulu tantôt

Grimper encore à l'ormeteau

Pour y dénicher des corneilles

Et, ce soir, quand il est rentré,

Le pantalon tout déchiré,

Il avait peur pour ses oreilles.

 

Dodo, dodelinotte,

Petit brise-fer, chetit garnement...

Dodo, dodelinotte,

Tandis que ta maman

Ravaude ta culotte !

 

Mon Pierrot est si turbulent

On dirait notre biquin blanc

Qui fait toujours péter sa corde ;

Quand on le voit se trémoussant,

Dans tous ses mouvements on sent

La joie de vivre qui déborde

Dodo, &

 

Mon Pierre est beau, mon Pierre est fort

Dans son lit de 1er quand il dort

On croirait un doux petit ange.

Mais le matin, dès son réveil

Ça fait un brigand sans pareil

Que le diable partout dérange.

Dodo, &

 

Mon Pierre, je suis fière au fond

de le savoir si polisson,

En le voyant si frais, si rose ;

Car, s'il est toujours à sauter,

C’est signe de bonne santé,

Et son sang vif en est la cause...

Dodo, &

 

Aussi, dors tranquille. Pierrot.

Tu ne donneras jamais trop

De pareil travail à ta mère :

Pour les tout petits drôles blonds

Vaut mieux user des pantalons

Que des drogues d'apothicaire.

 

Refrain

 

Dodo, dodelinotte.

Petit brise-fer, chetit garnement...

Dodo, dodelinotte,

Tandis que ta maman

Ravaude ta culotte.

 

 

LES BOHEMIENS

 

Les Bohémiens, les mauvais gas

Se sont am'nés dans leu' roulotte

Qui geint d'vieillesse et qui cahotte

A la queu' d'un ch'val qui n' va pas ;

Et, pour fair' bouilli' leu' popote,

Nos biens ont subi leu's dégâts.

 

Ah ! mes bonn's gens ! J'ai ben grand'peine !

Ces gueux d’Bohémiens m'ont volé :

Un tas d’bourré's dans mon bois d’chêne,

Un baiscieau d’gerb's dans mon champ d'blé,

Mais c'est pas tout ça qui m' caus’si grand’peine ! ...

 

Au mitan de c'tte band’de loups

S’trouvait eun' garce si jolie

Avec sa longu' criniér' fleurie

Comme un bouquet de soucis roux ;

Si joli' que je vous défie

D'en trouver eun' pareill’cheu nous.

 

Ah ! mes bonn's gens ! J'ai ben grand'peine !

Pasque ces Bohémiens d’malheur

Qu'ont pillé mon bois et ma plaine

Ont encore emporté mon coeur.

Et c'est surtout ça qui m' caus’si grand'peine !

 

Les Bohémiens, les mauvais gas,

Sont repartis dans leu' roulotte

Qui geint d’vieillesse et qui cahotte

Au derriér' d'un ch'val qui n' va pas ;

Et la bell’qui fait leu' popotte

F'ra p'têt' cuir' mon coeur pour leu' r'pas.

 

Ah ! mes bonn's gens ! J'ai ben grand'peine !

J’veux qu'i's m' volent tout les Bohémiens

Mais qu'i's dis'nt à la Bohémienne

Qu'à m' rend’mon coeur qu'i' y' appartient,

Ou sans ça j'mourrai d'avoir si grand’peine ! ...

 

 

LES BORNES

 

- Hé l'arpenteux ! prends tes outils, et pis arrive !

L'vieux est défunt : je r'venons d'sa mess’de huitive.

Tréne ta chéne et toun équerr' de coins en cornes

Et toué, l’carrier, tri' moué-z-au mitan d'la carriére

Et m'équarris quat' blocs de ta pierr' la moins g'live...

V'la c'qui me r'vient ! Qu'on n'y touch' pus ! Posez les bornes !

 

Là-d'ssus, l'héritier rent'e en plein dans son avouèr.

I' r'nif'e au-d'ssus d'eun' mott' la qualité d'sa terre,

Il égueurne eun épi pour vouer si l'blé s'ra bieau

Et va s'coucher, benheureux d'se vouer dans sa pieau,

Ben tranquill’pour son blé, ben tranquill’pour sa terre.

I' s'mél'ront pus aux biens et aux récolt's des aut'es,

A présent qu'on les a cagés ent'er quat' bornes.

 

Eun' foués au creux des draps, i'li prend des idées :

" Avouér des champs à soun à part, c'est ben, qu'i fait.

Ça n'empéch'point d'ét' deux à coucher dans l'mém' lit ;

Jusque là j'ai counnu qu'les fill's à fuméyiers,

Les fill's qui tomb'nt su' l'foin, les fill's qu'ont des pequits ;

A c'tt' heur', j'veux eun' femme à moué, qu'les aut's y vienn'nt pas !... "

Et l'lend'main i' s'habill’bieau et pouss’jusqu'au bourg

Trouver les arpenteux et les carriers d'l'Amour.

 

- Hé môssieu l'mair', môssieu l'curé ! ... Bonjour, me v'là !

C'est à caus’que la garce Françouèse est jolie

Et que m'la faut tout d'eun' piéc’sans miett' de partage.

Dressez les act's ! Sounnez les cloch's du mariage !

Qu'on n'y touch' pus ! Posez des bornes, que j'vous dis !

 

L'époux-propriétére emporte sa mariée,

La r'nif' coumm' la tarr' chaud', la magn' coumme el’bon blé,

L'ouv'er coumme un sillon, l'ensarr' coumme eun' mouésson,

Et s'endort, ben sûr qu'alle aim'ra pus qu'li, à c't'heure :

Eun' femm' marié' porte eun' borne su' son coeur.

 

Ah ! vouiche ! ... Un moués?... Eun an ?... N'importe, c'est pas long !

I' pourrait la r'trouver, la born', dans un tas d'paill'e

Oùsque sa femme a pris coutum' de v'ni sans li.

Et les coucous prenn'nt de la malic’dans l'Avri'.

Bref, un péquit s'amène et (c'est ben drôl', le monde ! )

C't ancien courreux, qu'emplissait les fill's à la ronde

Sans jamés voulouére r'counnaît'e un brin d'sa s'maille,

V'là qu'i' r'counnaît à c't' heure un drôl’qu'il a pas fait !

 

- Hé l'gas ! T'es mon gas, t'entends ben ?... C'est moué ton père !

T'es à moué, comprends ben, coumm'ma femme et ma terre,

Et t'auras mes idé's su'les femm's et la terre...

Point d'aut's ! Baiss'ta têt' qui vire au vent. Qu'a'boug' pus !

C'est mon Autorité, la born', que j'pos’dessus !

Et l'pér'-propriétér' dort su' ses deux oreilles...

Mais, nom de Dieu ! v'là qu'un matin, v'la qu'i' s'réveille.

V'la qui tomb'le nez sur la borne du chaumier,

V'là que l'gâs li fait chouèr la sienn' su' l'bout des pieds

Et part avec d'aut's idé's, des idé's à li,

Su' les femm's et la terr', su'l'Amour et la Vie !

 

Ah ! queu coup qu'c'est pour li, pauv'e propriétère !

C'tte gaup' qui l'fait cocu ! C'tt enflé qu'a mal tourné ! ...

Queu coup ! Sa femm' déborné, son gas déborné ! ...

D'ell'-même, eune larme s'en hasarde au long d'son nez.

Mais quoué ! tout est pas pardu : la récolte pousse

Ent'les quat' born's qui rest'nt planté's au creux d'sa terre,

Et soun oeil roug' s'adoucit d'vant la mouésson douce.

 

...I' s'couche et passe un quarquier d'nuit assez tranquille ;

Mais l'cauch'mar l'empougne à la fin d'son premier soumme :

l'vouét la terr' qui s'enlèv' par-dessus les bornes

Coumme aux pays chauds, quand la mer engouff' les îles,

Et l'blé qui mont', qui mont', qui monte à grands flots roux,

Mêlant la part de l'un à la part de tertous !

Ah ! ce rév' ! ... Ce mém'rév' qui barce les sans-l'sou !

Ce rév', qu'était qu'un rév', coumm' les rév's qu'on peut faire...

Ce rév' a fait querver l'pauv'er propriétére.

 

 

LES BRACONNIERS

 

Not' chât'lain, qui laiss’son gibier

Trotailler dans ses bois d’Sologne,

Peut pas souffri' les braconniers ;

Et, si jamais i's les empognent,

Ses gardes les livr'nt aussitôt

Aus gendarmes qui les emmènent

Pour ren, pour un méchant lap'reau

Coll'té-z-au mitan d’ses garennes.

 

Un bon conseil Môssieu l’chât'lain :

Ecoutez-le ben, il en vaut la peine.

Veillez-don' moins su' vos lapins.

Et veillez mieux su' vot' chât'laine.

 

Pour pas qu’son bien soit galvaudé

I' poste un garde au pied d’chaqu’chêne

Et pass’tout son temps à l’garder,

Mais, tandis qu'i court son domaine

A traquer comm' gibier nouvieau

Les mauvais gas qui s'y hasardent,

I' laiss’sa bell’dame au châtieau

Sans seul'ment y laisser un garde.

 

La pauv' tit' femme se dit comm' ça :

" Quelle existenc’que j’mèn', tout de même !

Les braconniers sont des beaux gas,

L’temps doit êt' moins long quand on aime ! "

Et c'est c’qui fait qu’pas mal de ceux

Qu'on chasse comm' des bét's infâmes

Des grands bois de chên's à Mossieu

Rentr'nt dans les draps fins à Madame.

 

En leu's bras coum' dans un collet

Les mauvais gas lui prenn'nt la taille

Et, tout l’long d’son p'tit corps follet,

Leu's gueul's s'en vont en maraudaille ;

Les voleux, d'pis sa bouch' fleuri'

Lui prenn'nt un par un, c’qu'all’a d’charmes

Et quand qu'is y ont tout pris, tout pris,

A s’garde ben d’qu'ri les gendarmes.

 

 

LES BREMAILLES

 

Vers la land’tout' ros’de bremailles

Déval'nt le gas et la garçaille

Qoué don' qu’c'est pour fair', si vous plaît ?

P'têt' ben qui va qu'ri des balais,

P'têt' ben qu'all’va rentrer ses vaches ?

Mais à c’cas-là pourqoué qu'is s’cachent

Quand on fait pas d’mal on  craint ren....

D’quoué qu'alle a peur ? Quoué qu’c'est qu'i craint ?

 

Dans la land’tout' ros’des bremailles

Rodaill'nt le gas et la garçaille

I's r'gard'nt tous deux, d’tous les côtés

Des fois qu'on s'rait à les guetter

En s'apercevant qui gna personne

I  mord à même sa bouch' mignonne

Coum' dans eun mich' quand il a faim.

All’s’laiss’fair', si ben qu'à la fin,

 

Sur la land’tout' ros’de bremailles

Roul’le gas avec la garçaille

Et tout en s'en r'tournant, tandis

Qui s’dis'nt tous deux : pas vus, pas pris,

Gn'a des brins d’bremailles qui pendillent

Après les cotillons d’la fille

Après les pans d’la blouse du gas

Et l’mond’devin' en voyant ça

Quoué qu'ont fait l’gas et la garçaille,

Dans la land’tout' ros’des bremailles.

 

BRIN DE CONDUITE

 

Dis, sais-tu, ma jolie

en revenant du bal danser

On A pris les sentiers.

Les sentiers s'en vont dans la nuit

Dis, sais-tu, ma jolie

Où s'en vont les petits sentiers ?

 

Nous mèneront-ils au seuil de la ferme

Où dans le lit à rideaux bleus

Ta vieille s'endort tandis que ton vieux

Visite l'étable avec sa lanterne ?

Nous mèneraient-ils au plein des éteules

Où les grillons chantent ce soir,

Comme des petits curés tout en noir,

Pour les épouses du revers des meules !

 

Nous savons jusqu'où les vieux nous permettent,

I i nous respectons trop les vieux

Qui sont à l'étable ou dans le lit bleu

Pour- aller plus loin qu'un baiser honnête...

Mais comme, ce soir, tu parais plus blonde

Que' le clair de lune en ton cou !

Et comme il te fait frissonner partout

Le vent qui s'embaume en les meules rondes !

 

Ah ne rêvons pas de choses pareilles !

Ça serait mal, bien mal, vois-tu?

Pour ta dot, les blés ne pousseraient plus,

Et ton vieux viendrait me prendre aux oreilles!...

Mais, pourtant, mon Dieu ! pourtant il me semble...

Les meules sont là, devant nous !

Chez  vous est bien loin... on ne sait plus où ?

Et comme je brûle !... et comme tu trembles !...

 

Dis, sais-tu, ma jolie

En revenant du bal danser

On a pris les sentiers.

Les sentiers s'en vont dans la nuit

Dis, sais-tu, ma jolie

Où s’en vont les petits sentiers ?

 

LES CAILLOUX

 

Lorsque nous passions sur le bord du fleuve

Au temps où l'Amour murmurait pour nous

Sa chanson si frêle encore et si neuve,

Et si douce alors en les soirs si doux

Sans songer à rien, trouvant ça très drôle,

De la berge en fleurs où mourait le flot,

Comme des gamins au sortir d'école,

Nous jetions tous deux des cailloux dans l'eau.

 

Mais j'ai vite appris le couplet qui pleure

Dans la chanson douce en les soirs si doux

Et connu le trouble angoissant de l'heure

Quand tu ne vins plus à mes rendez-vous ;

En vain vers ton cœur monta ma prière

Que lui murmurait mon cœur en sanglots

Car ton cœur était dur comme une pierre

Comme les cailloux qu'on jetait à l'eau.

 

Je suis revenu sur le bord du fleuve,

Et la berge en fleurs qui nous vit tous deux

Me voit seul, meurtri, plié sous l'épreuve,

Gravir son chemin de croix douloureux.

Et, me souvenant des clairs soirs de joie

Où nos cailloux blancs roulaient dans le flot,

Je songe que c'est ton cœur que je noie

A chaque caillou que je jette à l'eau.

 

CANTIQUE PAÏEN

 

Je suis parti sans savoir où

Comme une graine qu'un vent fou

Enlève et transporte :

A la ville où je suis allé

J'ai langui comme un brin de blé

Dans la friche morte

 

Notre Dame des Sillons!

Ma bonne Sainte Vierge, à moi !

Dont les anges sont les grillons

O Terre! Je reviens vers toi !

 

J'ai dit bonjour à bien des gens

Mais ces hommes étaient méchants

Comme moi sans doute.

L'amour m'a fait saigner un jour

Et puis j'ai fait saigner l'Amour

Au long de ma route.

 

Je suis descendu bien souvent

Jusqu'au cabaret où l'on vend

L'ivresse trop brève;

J'ai fixé le ciel étoilé

Mais le ciel, hélas! m'a semblé

Trop haut pour mon rêve.

 

Las de chercher là-haut, là-bas

Tout ce que je n'y trouve pas

Je reviens vers celle

Dont le sang coule dans mon sang

Et dont le grand cœur caressant

Aujourd'hui m'appelle.

 

Au doux terroir où je suis né

Je reviens pour me prosterner

Devant les miracles

De celle dont les champs sans fin

De notre pain de notre vin

Sont les tabernacles.

 

Je reviens parmi les guérets

Pour gonfler de son souffle frais

Ma poitrine infâme,

Et pour sentir, au seuil du soir,

Son âme, comme un reposoir

S'offrir à mon âme.

 

Je reviens, ayant rejeté

Mes noirs tourments de révolté

Mes haines de Jacques,

Pour que sa Grâce arrive en moi

Comme le dieu que l'on reçoit

Quand on fait ses Pâques.

 

 

LA CASSEUSE DE SABOTS

 

Refrain :

La Marie va-t-à cloche-pied :

Elle a cassé son sabot blanc

Pour s'en aller au sabotier ,

Au sabotier qu'est son galant !

 

Ah! dit sa mère, tout en peine,

Des sabots de l'autre semaine !

Les voilà beaux, les voilà frais !

C'en est honteux pour ta famille :

Tu casses des sabots, ma fille,

Comme l'évêque en bénirait !

 

Hou ! L'imbécile qui sautille

Comme un grillon sous les faucilles,

Prends les trente sous que voilà

Et va-t'en jusqu'à la clairière

Pour y quérir une autre paire

De sabots meilleurs que ceux-là !

 

Elle s'en court comme une folle

Vers la clairière où volent, volent

Les copeaux blonds du sabotier ;

Et ma foi ! La première chose

Qu'elle offre là, de son corps rose,

N'est pas du tout son petit pied.

 

Lorsque  la nuit vient à paraître

Entre les fûts noirs des vieux hêtres,

La Belle s'en ne avec

Des sabots neufs dessus les pattes,

Des copeaux partout qui la grattent

Et des baisers tout plein le bec !

 

Leur amour ne fait que d'éclore :

Les sabots casseront encore !

Mais quand Marie pourra passer

Un mois sans en casser trois paires,

C'est que l'Amour de la clairière,

L'Amour aussi sera cassé.

 

CAUSETTE

 

Le jour meurt au ras des guérets

Et son parfum dernier embaume.

La belle Lison prend le frais

Au seuil de la maison de chaume ;

Pierre, un gâs qu'elle a remarqué

Parmi ceux qui s'approchent d'elle,

Revient des champs, bien fatigués :

“ Holà ! " dit la belle.

 

Holà ! Monsieur Pierre, bonsoir !

Vous rentrez des champs de bonne heure ;

Venez donc un brin vous asseoir

Sur mon banc, devant ma demeure.

- Ma foi ! ça n'est pas de refus;

Je suis si las, mademoiselle,

Que mes pieds ne me portent plus !

- Ah ! Ah ! dit la belle.

 

Mais, faisons la causette un peu ;

Connaissez-vous quelque nouvelle ?

- Rien du tout, du tout, hormis que

Vous êtes toujours la plus belle !

Les raisins sont-ils bien rosés ?

- Oui !... mais moins doux, Mademoiselle,

Que doivent être vos baisers !

- Chut ! Chut ! dit la belle.

 

Car le monde, à cette heure-ci,

Du fin tond des labours remonte ;

S'il entendait parler ainsi

Il jaserait sur notre compte.

Lors, dit en soupirant le gâs,

Comment faire, Mademoiselle,

Pour que les gens n'entendent pas ?

- Rentrons !... dit la belle.

 

CE BON BOUGRE DE METAYER

 

Vous dormirez en paix, à riches !

Vous et vos capitaux,

Tant que les gueux auront des miches

Pour planter leurs couteaux!

(Moralité du couteau de Th. Botrel.)

 

Quand le gueux eut décanillé

A l'aurore approchante,

Ce bon bougre de métayer

Que le barde nous chante,

Fit des expliques à sa femme

Qu'il venait d'ézyeuter

Par montre d'une si belle âme,

Par tant -de charité.

 

" Pour protéger les capitaux

Et le somme des riches,

Quand la Faim brandit ses couteaux,

Sacrifions quelques miches ! "

L'honnête homme, sans qu'on l'y pousse,

Nous dit ta parenté :

Fille directe de la Frousse,

O sainte Charité !

 

Si ton sein est un beau coussin

Où quelques-uns se vautrent ;

Elle naît aussi de ton sein,

La bassesse des autres !

Au gîte affamé, Quand tu rentres,

C'est pour précipiter

La saine lâcheté des ventres,

Infecte charité !

 

Tu te saoules dégoûtamment

Malgré ton eau bénite !

Et, saoule, tu t'en vas semant

Ta pudeur hypocrite :

Alors, tu n'es plus qu'une grue

Dansant à la santé

Des mille douleurs de la Rue...

Garce de charité !

 

Pauvret qui laissas ton couteau

Dans la miche alléchante,

Partons le quérir aussitôt,

Viens avec nous et chante :

“ Métayer du blé que féconde

L'amour blond de l'Eté,

Il faut du pain pour tout le monde

Et plus de charité !

 

C'ETAIT UN DIMANCHE

 

Qu'il est loin le jour de notre rencontre !

Pourtant, vois la croix que mon doigt te montre

En face d'un Saint du calendrier ;

Ou si, par hasard, ton cœur se rappelle,

Cherche dans ton cœur ; tu verras, ma belle,

Que c'était encore au printemps dernier...

 

Refrain

 

Ce jour-là c'était un jour de dimanche.

Nous étions au bois à courir tous deux ;

Les petits oiseaux chantaient dans les branches...

Nous, dans les sentiers, nous faisions comme eux.

 

On chantait l'amour, Dieu de la jeunesse,

Qui fleurit les cœurs où luit sa caresse,

Comme le printemps fleurit les buissons...

A leurs becs mignons, à nos lèvres folles

C'était le même air, les mêmes paroles,

Et c'était toujours la même chanson.

 

Refrain

 

Ce jour-là c'était un jour de dimanche.

Le soleil de Mai brillait dans les cieux ;

Les petits oiseaux s'aimaient dans les branches...

Nous, sur l'herbe en fleur, on a fait comme eux.

 

Mais après le temps des extases saintes,

Des baisers brûlants, des folles étreintes,

Nous vîmes venir le dégoût prochain,

L'insipidité des fausses caresses

La stupidité des vaines promesses

Et notre amour mort au bout du chemin.

 

Refrain

 

Ce jour-là c'était un jour de dimanche.

La neige tombait tristement des cieux ;

Les petits oiseaux mouraient dans les branches...

Notre pauvre amour avait fait comme eux.

 

Souvent, maintenant, alors que je songe

Même à nos douleurs, même à tes mensonges

Dans l'ennui profond où je suis tombé

Je rêve qu'un jour prochain nous rapproche

Et souventes fois je fais le reproche

A mon cœur naïf de s'être trompé.

 

Refrain

 

Mignonne, aujourd'hui c'est encor dimanche

Si nous nions au bois tous les deux ?

De nouveaux oiseaux chantent dans les branches...

Veux-tu que l'on fasse encore comme eux ?

 

LE CHAMP DE NAVIOTS

 

L'matin, quand qu'j'ai cassé la croûte,

J'pouill’ma blous', j'prends moun hottezieau

Et mon bezouet, et pis, en route !

J'm'en vas, coumme un pauv' sautezieau,

En traînant ma vieill’patt' qui r'chigne

A forc’d'aller par monts, par vieaux,

J'm'en vas piocher mon quarquier d'vigne

Qu'est à couté du champ d'naviots !

 

Et là-bas, tandis que j'm'esquinte

A racler l'harbe autour des " sas "

Que j'su', que j'souff', que j'geins, que j'quinte

Pour gangner l'bout d'pain que j'n'ai pas...

J'vois passer souvent dans la s'maine

Des tas d'gens qui braill'nt coumm' des vieaux ;

C'est un pauv' bougr' que l'on emmène

Pour l'entarrer dans l'champ d'naviots.

 

J'en ai-t-y vu d'pis l'temps que j'pioche !

J'en ai-t-y vu d'ces entarr'ments :

J'ai vu passer c'ti du p'tit mioche

Et c'ti du vieux d'quater'vingts ans ;

J'ai vu passer c'ti d'la pauv'fille

Et c'ti des poqu's aux bourgeoisieaux,

Et c'ti des ceux d'tout' ma famille

Qui dorm'nt à c'tt' heur' dans l'champ d'naviots !

 

Et tertous, l'pésan coumme el'riche,

El'rich' tout coumme el'pauv' pésan,

On les a mis à plat sous l'friche ;

C'est pus qu'du feumier à pesent,

Du bon feumier qu'engraiss’ma tarre

Et rend meilleurs les vins nouvieaux :

V'là c'que c'est qu'd'êt' propriétare

D'eun'vigne en cont' el'champ d'naviots !

 

Après tout, faut pas tant que j'blague,

Ça m'arriv'ra itou, tout ça :

La vi', c'est eun âbr' qu'on élague...

Et j's'rai la branch' qu'la Mort coup'ra.

J'pass'rai un bieau souèr calme et digne,

Tandis qu'chant'ront les p'tits moignaux...

Et quand qu'on m'trouv'ra dans ma vigne,

On m'emport'ra dans l'champ d'naviots !

 

 

LES CHAMPIGNONS

 

Sous les bois, l'automne s'enfonce

Avec ses gros sabots pleins d'eau ;

Sur ses pas, au travers des ronces,

Naissent les champignons nouveaux...

Va, ma mie, aux bois de chez nous,

(Il est un peu tôt pour qu'on danse !)

Fais bonne cueillette et surtout

Pas d'imprudence !

 

Les champignons, les champignons !...

Y en a des mauvais et des bons !

 

Les vrais mousserons sont tout roses

Comme un baiser entre nous deux,

Mais, à ça près, la même chose,

Y a des faux mousserons près d'eux.

Les trahisons sifflent toujours

Derrière le baiser qui sonne.

Comme en les jours de notre amour

Qui suit l'Automne.

 

Les champignons, les champignons !...

Y en a des mauvais et des bons !

 

Que l'on se trompe et que l'on s'aime :

On ne peut pas changer son coeur l

Mais on peut encor, tout de même,

N'y cuisiner que du bonheur...

Les faux mousserons ont poussé

Comme les vrais, sans nous attendre,

Mais c'est à nous de les laisser

Ou de les prendre !

 

Les champignons, les champignons !...

Y en a des mauvais et des bons !

 

Laisse à pourrir dans la clairière

Comme champignons vénéneux

Tous les soucis et les misères .

Et reviens où sont les vielleux.

Là, vers ton devantier à fleurs

Et vers ta caresse fleurie,

Je tends mon bec, je tends mon coeur,

Ce soir, ma mie.

 

Qu'ils soient tous bons les champignons !

Et que tous nos baisers soient bons !

 

LA CHANDELEUR

 

L'hiver est long, les temps sont durs

Et la vie n'est pas gaie.

J'avons pus d'farin' qu'eun' mesur'

Dans un racoin d'la maie.

J'avons qu'un bout d'salé pas cuit

Dont l'dessus est tout blême ;

Mais coumm' c'est la Chand'leur an'hui,

Faisons des crêpes tout d'même !

 

C'est la Chand'leur, mes pauvr'ers gens,

Faisons des crêp's dans la ch'minée

A seul’fin d'avouèr de l'argent

Toute l'année !

 

Pour dev'ni' rich' faut travailler.

Que tout le mond’se hâte !

Mari', dans le grand saladier

Tu vas battre la pâte.

V'là d'l'ajonc qui brûle en lançant

Des tas d'petit's étouéles.

Allons ! pé Mathieu, cré bon sang !

T'nez bon la queu' d'la poêle !

 

Disez les fill's, disez les gas !

Qui qu'en fait sauter eune?

Ah ! la bell’crêpe que voilà !

Alle est rond’comme eune leune,

Eune' Deuss’! Mari' je n't'aim'rai p'us

Si tu veux pas la prendre...

- Sacré couillon tu l'as foutu'

Au beau mitan des cendres !

 

Depis que je fêtons cheu nous

Quand la Chand'leur s'amène

Je soumm's core à trouver un sou

Dans l'talon d'nout' bas d'laine ;

Mais pisqu'an'hui nous v'là chantant

Devant les crêp's qui dansent,

C'est toujou's eun' miett' de bon temps

D'gagné su' l'existence !

 

Pendant c'temps-là j'ruminons pas

Nos mille et mill’misères :

Les vign's qu'ont le phylloxera,

Et la vache qu'est en terre.

Et moué que je vas être vendu !

Bah ! si l'huissier arrive

Je lui coll'rons la poêle au cul

Pour y montrer à vivre !

 

CHANSON D'AUTOMNE

 

Je ne t'aime plus comme avant,

Et toi ?... ne mens pas de la sorte !...

Je sens ton baiser dans le vent

Tomber comme une feuille morte.

Qu'importe ! Au fond du bois glacé

Coule encor la sève éternelle.

Notre amour vient de trépasser,

Crions : Vive l'Amour, ma belle !

Nous sommes là deux amoureux,

Deux ! Au bois où l'hiver va s'abattre,

Mais quand fleuriront les coucous,

Ah ! combien, combien serons-nous ?

Quatre !

 

C'est pas la peine de pleurer

Puisque l'on en a pas envie...

D'autres galants vont t'adorer,

Et j'ai confiance en la Vie.

Car ici-bas, les amours sont

Comme ces rouges vers de terre,

Que la bêche met en tronçons

Un jour, dans un coin de parterre.

 

Pas besoin de se dire adieu

En faisant des cérémonies...

Nous nous reverrons en ce lieu

Parmi les choses rajeunies.

Nous nous retrouverons, berçant

Un nouvel amour l'un et l'autre,

Et nous saluerons en passant

Ces amours : les petits du notre

 

CHANSON DE BRACONNIER

 

Pour tous les bougres qui braconnent

Dedans la Sologne aux bourgeois

Ça n'est pas quand la lune donne

Qu'il faut aller au bois :

Sous les sapinières prof'ondes

On rampe dans le noir.

- J'aime la Françoise qu'est blonde

Faut pas voir tout en noir.

 

Par la nuit de poix et d'angoissc

Quand on rentre, le carnier plein,

Coucher auprès de sa Françoise,

Le garde au châtelain :

Ce chien vendu qui fait sa ronde

Vous happe dans le noir.

- J'aime la Françoise qu'est blonde

Faut pas voir tout en noir...

 

Lors, même le jour devient sombre,

Car les juges, ces salopins,

Vous foutcnt des six mois “ à l'ombre >

Pour trois méchants lapins.

En prison, le coeur pleure et gronde

Seul ! tout seul dans le noir.

- J'aime la Françoise qu'est blonde !

Faut pas voir tout en noir.

 

J'ai fait ça que je vous raconte

En nant vers mes amours

Un soir où j'ai réglé le compte

D'un garde d'alentour-

Le sang faisait des flaques rondes...

C'était rouge, et puis noir.

- J'aime la Françoise qu'est blonde

Faut pas voir tout en noir.

 

LA CHANSON DE L'HERITIER

 

J'avais, à l'aut' bout du village,

Un vieux cousin à héritage

Qu'était riche... on sait pas comben !

Mais, l'malheur ! i' s'portait 'cor ben

Et, malgré sa grande vieuture,

l'n'tenait point à sauter l'pas.

Moué, j'me disais : " Querv'ra donc pas ?...

Bon Gueu ! qu'les vieux ont la vi' dure ! "

 

A la fin des fins, las d'attendre,

Un bieau soér qu'i g'lait à piarr' fendre

Et qu'i f'sait partout noér coumm' poué,

Sans ren dir', j'caval’de d'cheu moué ;

J'entre en coup d'vent dans sa masure,

J'tomb'dessus, j'y sarre el'collet ;

Mais l'bougre i' v'lait pas, i' r'naclait...

Bon Gueu ! qu'les vieux ont la vi' dure !

 

A pesent qu'j'ai soun héritage,

On m'respect' partout dans l'village ;

On est prév'nant, on est poli...

Mais, chaqu'fois que j'couch' dans son lit,

Pendant tout le temps qu'la nuit dure,

I' vient rôder tout près d'mon ch'vet

Pour m'en faire autant qu'j'y en ai fait...

Bon Gueu ! qu'les morts ont la vi' dure !

 

LA CHANSON DE PRINTEMPS DU CHEMINEUX

 

J'sais pas c'qui m'produit c't'effet là,

Mais, j'cré ben qu'c'est l'Printemps que v'là ;

Son cochon d'soleil m'émoustille,

Mon coeur bat coumme eun enragé !

Dam', vous savez, à l'âg' que j'ai

J'aurais grand besoin d'me purger ;

J'veux eun' fille !

 

A chaqu’maison que j'vas frapper,

Ça m'rend tout chos’d'entendr' japper

Les chiens en chass’darriér' leu' grille.

Et, quand que j'les vois deux par deux,

Les moignieaux m'ont l'air si heureux

Qu'ça m'dounn' des envi's d'fair' coumme eux ;

J'veux eun' fille !

 

Pisque les gâs qui foutent rien,

Les chanceux, les ceuss’qu'à l'moyen

D'avoér eun' femme et d'la famille

Font ben l'amour itou queuqu'fois...

Pourquoué que j's'rais moins qu'les borgeois ?

Moué, non pus, bon Guieu ! j'se'pas d'bois...

J'veux eun' fille !

 

Des fill's ! on peut pas vivr' sans ça ;

On s'en pass'pas pus qu'on s'pass'ra

De l'air, du "boère" et d'la croustille ;

Et, mêm', pour casser un morcieau,

J'attendrai ben jusqu'à tantôt...

A c'tte heur', c'est d'la fumell’qu'i m'faut ;

J'veux eun' fille !

 

Et quoiqu’j'soy' pas appétissant

Quand qu'on m'voit coumm'ça, en passant,

Dans ma p'lur' qu'est pus qu'eun' guenille,

Ej'm'en fous... à d'main coumme à d'main,

Et gare aux fill's, le long du ch'min...

Faura que j'mang' pisque j'ai faim ;

J'veux eun' fille !

 

LA CHANSON DES CORBEAUX

 

Dans le matin clair, où meurt sa chanson,

Le bon paysan, qui jette à mains pleines

La bonne semence aux sillons des plaines

A l'espoir de faire un jour la moisson...

Mais les corbeaux, dont le vol brun

Passe en l'air commc une tcmpête

En faisant du soir sur sa tête,

Les corbeaux mangeront son grain.

 

Après avoir mis ses sous dans son bas,

Le bon paysan fermc son armoire

Lorsqu'il s'en revient de ,>endrc à la foire

Le veau que sa vache un jour a mis bas.

Mais les corbeaux, dont jamais rien

Ne peut repaître l'avarice,

~ Gens de loi et gens de justice, ~

Les corbeaux voleront son bien.

 

Tout en lui chantant “ dodo, l'enfant do ”

Le bon paysan demande à son mioche :

“Petiot, prendras-tu ma hotte et ma pioche

<Quan.d le poids des ans courbera mon dos ?>

Mais les corbeaux cruels, ~ qui sont

Les puissants et les gens de guerre, ~

Aux pauvres vieux ne songent guère :

Les corbeaux tueront son garçon.

 

Parmi la splendeur des soleils couchants,

Le bon paysan dont la tâche est faite

Pense avoir la fin d'une bonne bête

Qui meurt de vieillesse au milieu des champs.

Mais les corbeaux viendront encor,

~ Qui sont les marchands de prière, ~

Et du défunt, clos dans sa bière,

Les corbeaux se feront de l'or 1...

 

A la fin, pourtant, l'heure sonnera

Ou, lassé de voir les corbeaux qui voltent

En prenant ses gars, ses sous, ses récoltes,

Le bon paysan se révoltera...

Et dam ! à grands coups de sabots,

A coups de faux, à coups de pioches,

Pour ses blés, ses biens et ses mioches

Il abattra tous les corbeaux !...

 

CHANSON DE VENDANGES

 

L’automne sourit au flanc des coteaux

En le rouge orgueil des grappes vermeilles,

Allons les beaux gas ! Hotte sur le dos !

Filles, emportez serpes et corbeilles

Et, tout en chantant, bras dessus dessous

Dans les vignes d’or prenez la volée.

 

Refrain

 

Allez en vendange et dépêchez-vous

(Les raisins sont mûrs, les raisins sont doux)

N’attendez pas la gelée,

N’attendez pas la gelée.

 

Mordant ou frôlant les raisins rosés,

Les lèvres ont l’air de raisins farouches

Allons les beaux gas ! Cueillez des baisers,

Filles, pour cela, tendez-leur vos bouches ;

Et vers le bonheur d’au-dessus de nous

Vendangeurs d’amour prenez la volée.

 

Le temps de vendange et celui d’amour

Durent dans la vie une nuit de rêve,

Hélas les beaux gas ! Le bonheur est court

Filles ! La jeunesse est encor plus brève !

Et l’hiver blanc, fils des automnes roux,

Glace le baiser qui prend sa volée.

 

CHANSON DU DIMANCHE

 

Queu jour don' qu'c'est aujourd'anhui ?

J'sés seu'ment pas coumment que j'vis

Depis que j'vas clopan-clopi,

Su' la rout' blanche

Et sous l'souleil qui m'abrutit !

Vouéyons ! c'était hier venterdi

Et ça douet ét'e anhui sam'di ?

C'est d'main Dimanche !

 

Au matin, coumm'les cloch's sounn'ront

Pou' la grand'mess', les houmm's pouill'ront

Eun' blous’prop'e, et les femm's mettront

Eun' cornett' blanche

Pour prier l'bon guieu des brav's gens,

Qu'est un bon guieu qu'exauc’seul'ment

Les voeux des ceuss's qu'a des argents...

C'est d'main Dimanche !

 

Les famill's mettront l'pot-au-feu,

Lich'ront la soupe et bouff'ront l'boeuf

Autour d'eun' napp' blanche et dans l'creux

Des assiett's blanches.

Et pis les homm's, après baffrer,

Iront s'saouler au cabaret.

Coumm'tous les aut's jours j'me tap'rai...

C'est d'main Dimanche !

 

Garçaill's et gâs iront cueuilli

Au long des hai's le mai fleuri

Qu'est si blanc qu'on dirait quasi

De la neig' blanche ;

Et j'vouérai rouler en bas d’moué

Des coupl's en amour et en joué,

Et j'me tap'rai 'core c'tte foués ! ...

C'est d'main dimanche !

 

Le souér, les garçaill's et les gàs,

Et les mamans et les papas,

Iront s'coucher ent'er les draps

Des vieill's couch's blanches

Pour pioncer jusqu'au matin v'nu ;

Moué, pistant le gîte inconnu,

J'irai, eun' band’de chiens au cul...

C'est d'main Dimanche !

 

Tous mes dimanch's i' sont coumm'

Depis bentout dix ans que j'vas

Su' la grand'route ! Et ça n'chang'ra

Qu’quand la mort blanche

M'foutra l'coup qui m'délivrera...

Et je n'pourrai dire que c'jour-là,

Comm' tous les heureux d'ici-bas :

" C'est d'main Dimanche ! "

 

LE CHAR A BANCS DES MORIBONDS

 

Des coups, faut' d'un point : on gagn'pas !

C'est ben pour ça qu'nous candidats

Veul'nt embaucher tout l'monde !

A l'aubarge d'l'Ecu d'Argent

Z'ont fait att'ler l'grand char à bancs

Pour ceux qui moribondent !

 

Et hue !... Ai don !

V'là l'char à bancs des moribonds :

C'est queuqu's vouéx d'pus qu'ça va nous foute !

Mais hue ! ... Ai don !

Pour que leu's bull'tins soi'nt 'cor bons,

Faut pas qu'ces gas-là crèv'nt en route !

 

C'est pas tant qu'on veut les ach'ter,

Mais, pour la pein' qu'i's vienn'nt voter

Malgré leu' mal aux tripes,

On yeu' baille un paquet d'taba' :

C'qu'est ben consolant pour des gas

Qui vont casser leu' pipe !

 

P'têt' tout à l'heure, à c'souèr, ou d'main,

I's diront pus d'bêtis's, voui ben !

Aussi, tandis qu'i's roulent,

I's discut'nt 'cor leu's opignons,

Mais i's peuv'nt 'ja pus s'mett' de gnons

Su' l'tournant d'la margoule !

 

C'tte foués, vot'ront tout d'mêm' tertous,

Mais, faurait p'têt' pas, après tout,

Leu' d'mander davantage !

Pasqu'i's s'rin partis su' l'grand tour,

Si qu'on v'nait les r'qu'ri dans huit jours,

Au scrutin d'ballottage !

 

Ma foué !z'un coup qu'on est dans l'trou

I' faut ben crér' que l'on s'en fout

Des soeurs ou d'môssieu Chose,

Car ces électeurs turbulents

Présent'rint, comme un bull'tin blanc

La pierr' carré' d'leu' tombe.

 

LES CHARANÇONS

 

Les pésans tertous s’sont ben échignés

Autour des mouéssons, autour des batteuses

Mais à c'tt' heure le blé r'gorge leu' gueurgner :

Z'en prenn'nt eun' pougné' dans leu' mains calleuses

Qui r'jitt'nt en gueulant après l’mauvais sort :

Les tas d'blé sont pleins d’ces bestiol's malines

Qui s’font eun' maison d’chaqu’petit grain d'or

Après en avouer sucé la chair fine.

 

Pésans ! i' va fallouér chauler :

Y a trop d’charançons dans vout' blé !

 

Les pésans tertous s’sont ben échignés

Pour él'ver les p'tiots qui croutillin ferme,

Et déjà les grands sont partis gagner

Le pain -de chaqu’jour aux tâch's gris's des fermes ;

Mais les gas d’mossieux Untel et Untel

Vont ét'dans queuqu’temps noummés fonctionnaires

Dans eun' plac’tranquill’coumme un bieau coin d’ciel

Où qu’c'est qu'is coul'ront la vi' sans ren fére !

 

Pésans ! i'va fallouér chauler :

Y a trop d'charançons dans vout' blé !

 

Les pésans tertous s’sont ben échignés

Pour payer l'impôt, pour fér' les corvées ;

Les queuqu's tit's piéc's d'or tiré's au meugner

Vars el parcepteur se sont ensauvées ;

C'est pou' graisser l’bec à ces foutus gas

Car, si ça n'fait ren, faut vouer coumm' ça mange !

Sûr que dans l'budget, ça fait pus d’dégâts

Qu’les mauvais's bestiol's dans tout l’blé des granges

 

Pésans ! i' va fallouér chauler :

Y a trop d'charançons dans vout' blé !

 

Les pésans tertous s’sont ben échignés,

Mais i's s'en vont qu'ri deux pierr's de chaux vive

Qu'i's mett'nt à s'éteind’dans l'ieau d'un baquet

Et v'la qu'i's arros'nt de c'tte blanch' lessive

Les pauv'ers tas de blé pourris d’charançons ;

Alors, tous ces sal's inséqu's agonisent,

Tout' la varmine querve, et les pésans sont

Les maît's à présent, d’leu Miche r'conquise !

 

Pésans, d'main, i' faura chauler,

Chauler pus loin que vaut' tas d'blé !

 

LE CHARRETIER

 

Hu, Dia, Huo !

Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau !

 

C'est un charr'quier qu'engueul’ses chevaux...

Les pauv'ers bêt's s'en vont avec

Eun' charge terrible au darriére

Et, du garot à la croupiére,

A's ont pus pas un pouél de sec :

I' s'en fout, c'est pas soun affaire !

Esquinté's ou pas esquintées

La côte est là... faut la monter !

Et v'lan ! ... et j'te gueule et j'te fouette :

C'est coumme eun'pleu' d'grêlons d'avri'

Qui leu'tomb' su'l'dous, et s'arrête

Qu'un coup rendu's à l'écurie.

 

Hu, Dia, Huo !

Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau !

 

C'est l'charr'quier qu'est d'venu sargent

En fesant son temps d'régiment :

Les soldats marchent coumm'les ch'vaux ;

Mém' qu'les ch'vaux pouvin 'cor répond'e

Aux coups de fouet du charr'quier

Par un coup d'tête ou un coup d'pied :

Mais les soldats, qui sont du monde

Eux aut's... i's ont pas l'drouet d'répond'e :

Gn'a s'ment pas d'loué Grammont pour eux.

Et l'charr'quier leu' coummande : Eun, deuss...

J'm'en fous ! ... Rompez ! ... Huit jours de bouéte !

Par file à gauch' ! ... Par file à drouéte ! ...

 

Hu, Dia, Huo !

Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau !

 

C'est l'charr'quier qu'est d'venu farmier

Après s'avouer ben marié ;

C'est un grous électeur de France

Qui fait manger des ouverriers

Et, pour la pein', mén' leu's consciences

Coumm' des ch'vaux et coumm'des soldats :

Allez à la mess’! ... Y'allez pas ! ...

Lisez ci !... Votez pour c'ti-là ! ...

 

Hu, Dia, Huo !

Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau !

 

C'est l'charr'quier qui voit v'ni' la mort

Et qui voudrait ben vivre encor...

Viv'... c'est rouler, rouler toujou's

En dévalant eun' route en pente

Qui conduit su' l'rabord d'un trou.

Un coup qu'on est à la descente

Gn'a pus moyen d'caler la roue.

Et l'charr'quier, qui m'nait gens et bêtes,

Peut pus s'mener... son coeur s'arrête,

Ses yeux s'brouill'nt, sa raison fout l'camp ;

Et, dans la fiév'er du délire,

En s'raidissant, i' cess’pas d'dire

C'qu'i' gueulait à ses ch'vaux, dans l'temps :

 

Hu, Dia, Huo !

Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau ! !...

 

LES CH'MINS

 

En ce temps-là, c'était l'Empire ou la République

Ou c'était l'Roué : ça vaut pas la peine d'eune esplique !

Dans un bourg, par le val de Louére ou la Bieauc’blon.de,

Deux femm's fir'nt chouér eun' bessounné d'leu' gidouill’ronde :

La p'ermiére eut deux gas, et deux garces la s'conde.

On appla les gas : Jean et Jacques,

Les garces : Touenette et Marie.

Les gas étint coumm' deux grous oeufs de Pâques

Et les garces frél's coumm' des oeufs d'pardrix.

I's poussèr'nt près des blés : d'eune an à chaqu’récolte.

 

On mit les gas en culottes

Et les garc's en cotillons ;

Et i's s'trouvér'ent - bessons, bessoun'ns - après l'école,

Les gas portant barbes folles,

Les garc's avec des tétons.

 

I's s'trouvér'nt dans eune plaine oùsque c'était la vie

Par les bissons d'mûr's douc's et les tallé's d'orties,

Et i's voi'nt le bounheur, en mêm' plac’que l'souleil,

Leu' fer' signe, au fin bout d'la plain' nouère et varmeille,

Et i's partir'nt - bessons, bessoun'ns - tout quat' d'un coup

Pour agripper l'bounheur oùsque j'courons tertous.

 

Jean et Mari' prir'nt la rout', la grand'rout' tout dréte

Oùsqu'l'aubargiste fum' sa pip' devant l'aubarge,

Oùsqu'la port' des Mairi's s'ouvre aux blancs mariages

Et oùsqu'les gens dounn'nt le bonjour au gard'champête.

La rout', la bounn' route oùsqu'on est hounnête !

Touénette et Jacqu's prir'nt, à tous les hasards des champs,

 

Les ch'mins d'travars', les mauvés ch'mins

Oùsqu'on s'aim' sans aut' consent'ment

Que l'consent'ment d'l'Avri' qui vient,

Et oùsqu'on détrousse, à nuit nouère,

Les marchands d'boeu's qu'ont fait des pistol's à la fouère.

Les ch'mins d'travars', les mauvés ch'mins.

 

Mari' s'achiésa su' eun' born' de la grand'route,

Ses deux mains su' ses tétons, pour pas qu'on y touche,

Et a r'garda longtemps passer les épouseux :

Ceuss dont les sabiots sal's dis'nt les arpents fartiles

Et ceuss’qui sont flusqués pour teni' plac's en ville.

Enfin, a suivit Jean l'pus rich' de ces moncieux.

I's sortir'nt de d'cheu l'mair' pour entrer cheu l'curé

Et l'souér des noc's pour fer' le compt' des billets d'mille,

A r'tira ses deux mains crouésé's su' son corset.

 

Touénette, en counnaissanc’d'amour,

Courantina, tétons au vent,

Ecoutant aux poch's des passants

C'tte chanson des écus sonnants

Qui fait r'dresser l'oreille aux sourds.

Un jour à Jacqu's, un jour à Jean

Et'core à eun aut'e eun aut' jour,

Pour senti' su sa pieau la chatouill’des jaunets

A'laissa leu's mains les fourrer dans son corset.

 

Jean et Marie eur'nt eun'boutique au long d'la route.

Et leu' noms à la porte en lett'ers grand's et grousses.

Pernant l'Argent, darrière un comptouér soulennel

Aux ceuss qu'avint l'moueyen d'et' de leu' clientèle,

I's am'nér'nt la faillit' du concurrent du coin

Qui s'en alla fini d'eune hounourab'el mort

Dans l'foussé aux vaincus, sous les yeux des pus forts !

Jacqu's jeta par d'ssus les moulins sa blous’d'enfance

Et échappa dans l'vent large des mauvés ch'mins

Aux p'erjugés qui vous r'vienn'nt coumm' des vieill's romances.

 

Pernant l'Argent, en farfouillant dans les sarrures,

Simp'elment oùsqu'y en avait, aux ceux qui 'nn'avint,

I'mit un pauv' chat'lain dépouillé en posture

D'endousser eun' besace et d'aller qu'ri son pain !

 

Et l'mond’par les cités nouvell's et les bourgs vieux,

R'gardait aller, avec des jug'ments dans la bouche :

Jean et Mari' su' la grand'route.

Môssieu ! Madam' ! Madam' ! Môssieu !

La Touenette et l'Jacqu's, dans les michants ch'mins,

Putain ! Voleux !Voleux ! Putain !

 

Mais eun hivar la neig' tomba

Quinz' jours, troués s'main's, sans fin ni cesse ! ...

Epésse, épésse !

Par d'ssus les born's, par d'ssus les pa's,

De tell’magniér' qu'alle enterra

La dret' route et les ch'mins tortus

Et qu'les deux garc's, et qu'les deux gas,

Malgré tout's les étouél's du ciel

S'y trouvér'nt bel et ben pardus !

 

Si ben pardus ! ... qu'au moues d'dégel

L'même mond', par les cités nouvell's et les bourgs vieux

R'gardait aller, avec d'aut's jug'ments dans la bouche

L'Jacqu's et la Touénett' (par maldounn ! ) sur la grand'route,

Môssieu ! Madam' ! ... Madam' ! Môssieu !

Marie et Jean (par maldounn) dans les michants ch'mins,

Putain ! Voleux ! ... Voleux ! Putain !

 

Et moun histouer' s'arrête à c't'heure...

Vous v'lez savouér si qu'i's ont agrippé l'bounheur ?

Non ! ... l'bounheur,

I' s'agripp' pas ! Pus on l'approch', pus i' s'racule.

Mais ça se r'ssemb'el tout d'mêm' ben

Eune hounnet' femme et eun' putain,

Eun hounnéte houmme et eun' crapule !

 

LE CHRIST EN BOIS

 

 

Bon guieu ! la sal'commune ! ... A c'souèr,

Parsounne a voulu m'ar'cevouér

Pou' que j'me gîte et que j'me cache

Dans la paille, à couté d'ses vaches,

Et, c'est poure ren qu’j'ai tiré

L'cordon d'sounnette à ton curé

Et qu'j'ai cougné cheu tes déviotes :

Les cell's qui berdouill'nt des pat'nôt'es

Pour aller dans ton Paradis...

S'ment pas un quignon d'pain rassis

A m'fourrer en travars d'la goule...

I's l'gard'nt pour jiter à leu's poules ;

Et, c'est pour çà qu'j'attends v'ni d'main

Au bas d'toué, su' l'rabôrd du ch'min,

En haut du talus, sous l'vent d'bise, .

Qu'ébranl’les grands bras d'ta crouéx grise...

Abrrrr ! ... qu'i' pinc’fort el’salaud !

E j'sens mon nez qui fond en ieau

Et tous mes memb'ers qui guerdillent,

Et mon cul g'lé sous mes penilles ;

Mais, tu t'en fous, toué, qu'i' fass’frouéd :

T'as l'cul, t'as l'coeur, t'as tout en boués !

 

Hé l'Christ ! T'entends-t-y mes boyaux

Chanter la chanson des moignieaux

Qui d'mand'nt à picoter queuqu'chose ?

Hé l'Christ ! T'entends-t-y que j'te cause

Et qu'j'te dis qu'j'ai-z-eun' faim d'voleux ?

Tell'ment qu'si, par devant nous deux,

I'passait queuqu'un su' la route,

Pour un méyion coumm' pour eun' croùte,

I' m'sembl’que j'f'rais un mauvais coup ! ...

Tout ça, c'est ben, mais c'est point tout ;

Après, ça s'rait en Cour d'assises

Que j'te r'trouv'rais ; et, quoué que j'dise

Les idée's qu'ça dounne et l'effet

Qu'ça produit d’pas avouer bouffé,

Les jug's i's vourin ren entend'e,

Car c'est des gâs qui sont pas tend'es

Pour les ceuss’qu'a pas d’position ;

I's n'me rat'rin pas, les cochons !

Et tu s'rais pus cochon qu'mes juges,

Toué qui m'v'oués vent' creux et sans r'fuge,

Tu f'rais pas eun' démarch' pour moué :

T'as l'vent', t'as l'coeur, t'as tout en bois !

 

L'aut'e, el'vrai Christ ! el'bon j'teux d'sôrts

Qu'était si bon qu'il en est mort,

M'trouvant guerdillant à c'tte place,

M'aurait dit : " Couch' su'ma paillasse ! ... "

Et, m'voyant coumm'ça querver d'faim,

I'm'aurait dit : " Coup'-toué du pain !

Gn'en a du tout frés dans ma huche,

Pendant que j'vas t'tirer eun'cruche

De vin nouvieau à mon poinson ;

T'as drouét coumm' tout l'monde au gueul'ton

Pisque l'souleil fait pour tout l'monde

V'ni du grain d'blé la mouésson blonde

Et la vendange des sâs tortus... "

Si, condamné, i' m'avait vu,

Il aurait dit aux jug's : " Mes fréres,

Qu'il y fout' don' la premier' pierre

C'ti d'vous qui n'a jamais fauté ! ... "

Mais, toué qu'les curés ont planté

Et qui trôn' cheu les gens d'justice,

T'es ren ! ..., qu'un mann' quin au sarvice

Des rich's qui t'mett'nt au coin d'leu's biens

Pour fair' peur aux moignieaux du ch'min

Que j'soumm's... Et, pour ça, qu'la bis’grande

T'foute à bas... Christ ed’contrebande,

Christ ed'l'Eglis ! Christ ed’la Loué,

Qu'as tout, d'partout, qu'as tout en boués ! ...

 

LA CIGARETTE

 

Aujourd'hui le temps est épouvantable :

Il pleut et mon coeur s'embête à pleurer.

J'ai pris, d'un paquet traînant sur ma table,

Une cigarette au fin bout doré ;

Et j'ai cru te voir en toilette claire

Avec tous tes ors passés à tes doigts,

Traînant par la vie, élégante et fière

Sous les yeux charmés du monde et de moi.

 

Refrain

 

Ah ! la bonne cigarette

Que j'ai fumée...

Pourtant mon coeur la regrette,

O bien-aimée !

Ah ! la bonne cigarette

Que j'ai fumée...

Pourtant mon coeur la regrette,

O bien-aimée !

 

J'ai pris une braise au milieu des cendres

Et je me suis mis alors à fumer

En m'entortillant dans les bleus méandres

De ma cigarette au goût parfumé ;

Et j'ai cru sentir passer sur mes lèvres

Un baiser pareil aux baisers brûlants

De ta bouche en feu, par les nuits de fièvres

Où je m'entortille entre tes bras blancs.

 

J'ai jeté ce soir parmi la chaussée

Cigarette morte au feu du tantôt ;

Un petit voyou qui l'a ramassée

Part en resuçant son maigre mégot ;

Et, devant cela, maintenant je pense

Que ton corps n'est pas à moi tout entier,

Que ta chair connaît d'autres jouissances

Et que je te prends comme un mégottier.

 

COMPLAINTE DE L'ESTROPIE

 

Au vieux moulin bieauceron

Qui tourne quand la bis'vente,

Qui tourne en faisant ron ron

Coumme un chat qui s'chauffe el'vent'e,

 

Y'avait eun' fois un pauv'gâs

Qu'avait pour viv' que ses bras.

 

I'trimait à s'échigner,

En s'maine et même el'dimanche,

Pour qu'les mangeux d'pain gangné

N'n'ayin toujou's su'la planche.

 

Mais, un jour que son moulin

Grugeait du blé pour la gueule

Des bourgeoisieaux du pat'lin,

S'fit prende el'bras sous la meule...

 

Et, d'pis qu'i peut pus masser,

I's'trouv' sans l'sou et sans croûte ;

Mais ceuss’qu'il a engraissés,

Tous les bourgeoisieaux, s'en foutent...

 

Car l'vieux moulin bieauceron

Tourn'toujou's quand la bis'vente,

Tourn' toujou's, en f'sant ron ron

Coumme un chat qui s'chauffe el'vent'e...

 

Et gn'a core eun aut' meugnier

Qui trim'la s'maine et l'dimanche

Pour qu'les mangeux d'pain gangné

N'n'ayin toujou's su'la planche ! ...

 

COMPLAINTE DES RAMASSEUX D'MORTS

 

 

Cheu nous, le lend'main d'la bataille,

On est v'nu quéri'les farmiers :

J'avons semé queuq's bott'lé's d’paille

Dans l’cul d'la tomb'rée à fumier ;

Et, nout' jument un coup ett'lée,

Je soumm's partis, rasant les bords

Des guérets blancs, des vign's gelées,

Pour aller relever les morts...

 

Dans moun arpent des " Guerouettes ",

J’n' n'avons ramassé troués

Avec Penette...

J’n' n'avons ramassé troués :

Deux moblots, un bavaroués !

 

La vieill’jument r'grichait l'oreille

Et v'la-t-y pas qu’tout en marchant,

J’faisons l'ver eun' volte d’corneilles

Coumm' ça, juste au mitan d’mon champ.

Dans c’champ qu'était eun'luzarniére,

Afin d’mieux jiter un coup d’yeux,

J’me guch' dessus l’fait' d'eun' têtiére,

Et quoué que j’voués ?... Ah ! nom de Dieu ! ,,.

 

Troués pauv's bougr's su' l’devars des mottes

Etint allongés tout à plat,

Coumme endormis dans leu' capote,

Par ce sapré' matin d'verglas ;

Ils’tin déjà raid's coumme eun' planche :

L’peurmier, j'avons r'trouvé son bras,

- Un galon d’lain'roug' su' la manche -

Dans l’champ à Tienne, au creux d'eun' râ'...

 

Quant au s'cond, il 'tait tout d'eun' pièce,

Mais eun' ball’gn' avait vrillé l’front

Et l’sang vif de sa bell’jeunesse .

Goulait par un michant trou rond :

C'était quand même un fameux drille

Avec un d’ces jolis musieaux

Qui font coumm' ça r'luquer les filles...

J’l'ont chargé dans mon tombezieau ! ...

 

L'trouésième, avec son casque à ch'nille,

Avait logé dans nout' maison :

Il avait toute eun' chié' d’famille

Qu'il eusspliquait en son jargon.

I' f'sait des aguignoch's au drôle,

Li fabriquait des subeziots

Ou ben l’guchait su' ses épaules...

I' n'aura pas r'vu ses petiots ! ...

 

Là-bas, dans un coin sans emblaves,

Des gâs avint creusé l’sol frouéd

Coumm' pour ensiler des beutt'raves :

J’soumm's venu avec nout' charroué !

Au fond d'eun'tranché', côte à côte,

Y avait troués cent morts d'étendus :

J'ont casé su' l’tas les troués nôt'es,

Pis, j'ont tiré la tarr' dessus...

 

Les jeun's qu'avez pas vu la guarre,

Buvons un coup ! parlons pus d’ça !

Et qu’l'anné' qui vient soit prospare

Pour les sillons et pour les sas !

Rentrez des charr'té's d’grapp's varmeilles,

D’luzarne grasse et d’francs épis,

Mais n' fait's jamais d’récolt' pareille

A nout' récolte ed’d'souéxant'-dix ! ...

 

COMPLAINTE DES TROIS ROSES

 

Ah ! quand j'avais vingt ans sounnés,

Ah ! quand j'avais vingt ans sounnés,

Margot s'en allait vouer ses boeufs

Avec eun' ros’roug' dans les ch'veux.

A' m' l'a dounné.

Viv'nt les fill's dont j'suis l'amoureux !

J'ai eun' rose, et j'en aurai deux !

 

Paf ! quand qu’j'étais cor' ben rablé,

Paf ! quand qu’j'étais cor' ben rablé,

J'ai vu la garce au pér' Françoué's

Qu'avait eun' ros’blanch' dans les doué'ts

Et j'y a' volée !

Viv'nt les fill's qui s'fleuriss'nt pour moue !

J'ai deux ros's, et j'en aurai troués !

 

Bah ! quand j'sés dev'nu ben renté,

Bah ! quand j'sés dev'nu ben renté,

Catin est v'nu m' chatouiller l'nez

Avec eun' rose au coeur fané !

Et j’la ach'tée !

Viv'nt les fill's qui vend'nt ces ros's-là !

J'ai troués ros's, mais j'en veux pus qu'ça.

 

Las ! me v'là vieux, me v'là ruiné,

Las ! me v'là vieux, me v'là ruiné,

Y a pus d’ros's roug's à l'âge que j'ai.

Des blanches ? Foli ! Faut pus songer

Mém' aux fanées.

Viv'nt les fill's qui m'aimeront pus !

Moué, j'ai troués ros's et j'meurs dessus.

 

LES CONSCRITS

 

V'là les conscrits d'cheu nous qui passent ! ...

Ran plan plan ! L'tambour marche d'vant ;

Au mitan, l'drapieau fouette au vent...

Les v'là ceuss’qui r'prendront l'Alsace !

 

l's vienn'nt d'am'ner leu' numério

Et, i's s'sont dépêchés d'le mett'e :

Les gâs d'charru' su' leu' cassiette,

Les gâs d'patrons su'leu' chapieau.

 

Tertous sont fiârs d'leu'matricule,

Coumme eun' jeun' marié d'son vouél’blanc ;

Et c'est pour ça qu'i's vont gueulant

Et qu'on les trouv' pas ridicules.

 

I's ont raison d'prend’du bon temps !

Leu' gaîté touche el'coeur des filles ;

Et, d'vouèr leu's livré's qui pendillent,

Les p'tiots vourin avouèr vingt ans.

 

Les vieux vourin êt'e à leu'place ;

Et, d'vant leu's blagu's de saligauds,

Des boulhoumm's tout blancs dis'nt : " I faut

Ben, mon guieu ! qu'la jeuness’se passe... "

 

Et don', coumm'ça, bras-d'ssus, bras-d'ssous,

l's vont gueulant des cochonn'ries.

Pus c'est cochon et pus i's rient,

Et pus i's vont pus i's sont saoûls.

 

Gn'en a mém' d'aucuns qui dégueulent ;

Mais les ceuss’qui march'nt core au pas,

Pour s'apprend'e à fair' des soldats,

l's s'amus'nt à s'fout' su' la gueule.

 

Pourquoué soldats ? I's en sav'nt ren,

- l's s'ront soldats pour la défense

D'la Patri' ! - Quoué qu'c'est ? - C'est la France...

La Patri' !... C'est tuer des Prussiens !...

 

La Patri' ! quoué ! c'est la Patri' !

Et c'est eun' chous’qui s'discut' pas !

Faut des soldats ! ... - Et c'est pour ça

Qu'à c'souér, su' l'lit d'foin des prairies,

 

Aux pauv's fumell's i's f'ront des p'tits,

- Des p'tits qui s'ront des gàs, peut-être ? -

A seul’fin d'pas vouer disparaître

La rac’des brut's et des conscrits.

 

CRUELLE ATTENTE

 

Un soir qu’il gelait à tout fendre,

Un gâs de chez nous fut attendre

Une garçaille de chez nous

Au coin du bois, leur rendez-vous

Et, dessous la lune blêmie,

Histoire de passer le temps,

En attendant sa mie

Le gars allait chantant...

Le gars allait chantant

En attendant sa mie,

En attendant sa mie.

 

Du haut des cieux tendus de crêpes,

Comme un essaim de folles guêpes

De la neige dégringola.

Et la belle n’était pas là...

Lors, par la campagne endormie,

Dans son lit glacial et blanc,

En attendant sa mie

Le gars allait tremblant...

Le gars allait tremblant

En attendant sa mie. (bis)

 

Pendant tout ce temps la garçaille

Faisait d’amour grande ripaille

Au coin du feu bien chaudement,

Entre les bras d’un autre amant;

Et, pressentant cette infamie,

Pauvret au cœur naïf et franc,

En attendant sa mie

Le gars allait pleurant...

Le gars allait pleurant

En attendant sa mie. (bis)

 

Le mordit de baisers la bise;

Le gel à travers sa chemise

Ses fines aiguilles planta,

Et pour lui le hibou chanta,

Si bien que, quand l’aube palie

Au-dessus du bois apparut,

En attendant sa mie

Le pauvre gars mourut...

Le pauvre gars mourut

En attendant sa mie. (bis)

 

DANS LE JARDIN DU PRESBYTERE

 

Y a des pouériers en espaliers

Qu'écartent des branches grises :

Leu's bras qu'on a crucifiés !

Au long des murs de l'église, '

Et ces pouériers, coumme il convient

A la natur' de la terre,

Sont des pouériers de “Bon Chrétien"

Dans l’jardin du presbytère.

 

Aux alentours du moués d'mari',

Aux temps des mess's printanières,

L’parfum des vieux pouériers fleuris

Monte a coûté des prières ;

Et quand l'automne à son tour, vient

Accompli' son ministère,

On cueill’des pouér's de “Bon chrétien"

Dans l’jardin du presbytère.

 

Ah ! bell's pouér's douc's au grain léger,

C'est y pas - putout qu'eun' poumme !

Vous, qu'et's cause -du premier péché

Dans l’jardin du premier houmme ?...

Ah ! pouér's fondant's coumme un miel fin

Qu'embaume et qui désaltère...

Ah ! pouér's, bounn's pouér's de “Bon Chrétien",

Dans l’jardin du presbytère !...

 

Nout' curé mang' les fruits piochés

Par les merl's et les abeilles,

Pis, il emporte à l'Evêché

Les plus bieaux dans eun' corbeille,

Mêm' je n' sais pas queue qui Ie r'tient

D'en envouéyer au Saint-Père...

Y a tell'ment d’pouér's de "Bon Chrétien"

Dans l 'jardin du presbytère.

 

LE DERAILLEMENT

 

Un peineux avait pris eun' foués

L'mêm' train qu'son voisin : un bourgeoués.

 

L'train les roulait ben doucett'ment

Chacun dans leu' compartiment :

 

En troisiém' classe el’pauv' peineux

Guerdillait su' un banc pouilleux,

 

Tandis qu'en première el’bourgeoués

S'carrait l'cul dans l'v'lours et la souée.

 

Mais'tt' à coup, avant d'arriver

V'là l'train qui s'met à dérailler,

 

Et, quand qu'après on détarra

Deux morts qu'avint pus d'têt's ni de bras,

 

Parsounn' put dir' lequel des deux

Qu'était l'bourgeoués ou ben l'peineux

 

LA DERNIERE BOUTEILLE

 

Les gas ! apportez la darniér' bouteille

Qui nous rest' du vin que j’faisions dans l’temps,

Varsez à grands flots la liqueur varmeille

Pour fêter ensembl’mes quat'er vingts ans...

Du vin coumm' c'ti-là, on n'en voit pus guère,

Les vign's d'aujord'hui dounn'nt que du varjus,

Approchez, les gas, remplissez mon verre,

J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus !

 

Ah ! j'en r'boirai pus ! C'est ben triste à dire

Pour un vieux pésan qu'a tant vu coumm' moue

Le vin des vendang's, en un clair sourire

Pisser du perssoué coumme l'ieau du touet ;

On aura bieau dire, on aura bieau faire,

Faura pus d'un jour pour rempli' nos fûts

De ce sang des vign's qui rougit mon verre.

J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus !

 

A pesant, cheu nous, tout l’mond’gueul’misère,

On va-t-à la ville où l'on crév' la faim,

On vend poure ren le bien d’son grand-père

Et l'on brûl’ses vign's qui n'amén'nt pus d’vin ;

A l'av'nir le vin, le vrai jus d’la treille

Ça s'ra pour c'ti-là qu'aura des écus,

Moué que j'viens d’vider nout' dargnier' bouteille

J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus.

 

LES DEUX CHEMINEUX

 

Hé ! l'cabaretier, au tournant du ch'min,

J'somm's deux chemineux qu'ont chacun eun' gueule

Pus chaude et pus sèch' que l'chaum' des éteules.

Hé ! l'cabaretier, au tournant du ch'min,

Toué qu'as des futaill's et un cellier plein,

Va quéri à boire et vers'-nous un coup !

- Les gâs, v'avez-t-y des sous ?

 

Hé ! le boulanger, su' la plac' du bourg,

J'somm's deux chemineux qu'ont l'vent' qui commence

A leur chantouanner eun' drôle ed romance !

Hé ! le boulanger, su' la plac' du bourg,

Apport'-nous la mich' que tu r'tir's du four,

Et pass' ton coutieau, qu'on s'en coupe un bout !

- Les gâs, v'avez-t-y des sous ?

 

Hé ! la garce bell', dans l'boug' plein d'soulauds,

J'somm's deux chemineux qui pass'nt leurs nuitées

Sans jamais r'cevoir la moindr' bécotée.

Hé ! la garce bell', dans l'boug plein d'soulauds,

Ouvre-nous tes bras, et bourr'-nous d'bécots

Jusqu'à c'que tu voi's que j'en soyins saouls !

- Les gâs, v'avez-t-y des sous ?

 

Hé ! Môssieu l'curé, au templ' du bon Dieu,

J'somm's deux chemineux qui cassons nout' pipe,

Mais qu'ont ben vécu dans les bons principes !

Hé ! Môssieu l'curé, au templ' du bon Dieu,

Vous nous direz-t-y eun' prière ou deux

Avant qu'on nous jitt' tertous dans l'mêm' trou ?

- Les gâs, v'avez-t-y des sous ?

 

LE DISCOURS DU TRAINEUX

 

 

Môssieu, j'traînais coumme ed' coutume.

J'tomb' dans eun' foule où qu'des légumes

En queue d'morue :

L'préfet, l'mair', l'archiviss du bourg,

Inaugurint en troués discours

Vout'e estatue !

 

Tertous ont fièr'ment ben parlé :

On vouét qu' c'est des gâs qu'est allé

Dans les écoles !

Moué, môssieu, j'sés guére orateur ;

Mais quoué ! j'soumm's pus qu'nous deux, à c't' heure :

J'prends la parole !

 

Et, d'abord, j'ai dans les vingt ans ;

Vous, v'ét's morts, mais ça dit pas quand

Qu'v's avez pu naît'e ?

V'ét's du pat'lin : moué, j'sés d'ailleurs ;

J'ai, par conséquent, pas l'hounneur

De vous counnaît'e !

 

J'peux pas discuter : j'discut' pas

Les victouér's ou les almanachs

D'vout'e existence ;

Et, tout c'que v's avez dit ou fait,

C'est parfait, môssieu, c'est parfait !

J'l'approuv' d'avance !

 

Vout' figur' n'a ren qui déplaise :

J'en ai crouésé des plus mauvaises

Au coin des routes !

Mais, pour la fer' vouér en plein bronze

Plac' du Martroué, sous les quinconces,

Comben qu'ça coûte ?

 

Dix mill' francs ! Et putôt pus qu' moins !

Qu'i's gueul'nt partout, les citouéyens

D'vout' vill' native.

Dix mill' francs ! Au prix oùsqu'est l'pain

Ça f'rait comben d'hotté's, comben

D'mich's de quat' liv'es ?

 

Or, moué, j'ai pas bouffé, môssieu,

Depis un jour, depis huit lieues.

Ça, c'est trop fort !

Mais, si tant haut qu' v' avez pété,

Vous pétez pus à l'heure qu'il est.

Moué, j'pète encore !

 

Dix mill' francs ! Ça vous fait bell' jambe,

A vous qu'on r'trouv'rait pas un memb'e

Dans la terr' nouére !

Dix mill' francs pour eune estatue !

Dix mill' francs ! Dix mill' francs d'foutus !

C'est ça, la glouére !

 

Et v'là c'que c'est qu'eun houmme illust'e

Qu'a p't-ét'e été humain et juste

Dans l'temps jadis !

C'est queuque rev'nant en ferraille

Qu'entass' dans son vent' sans entraille

Le pain d'nout' vie !

 

Et c'est tout, tout c'que ma langu' trouve

Au travers d'la faim qui m'alouve

A tourner d'mieux...

Mais, dans leu's discours à flafla,

Pas un des aut's avait dit ça :

J'vous l'dis, môssieu ! ..,

 

LA DOT

 

O les parcepteurs ! O les capitaines

Qu'épous'nt des femm's qu'ont des grous sacs de dot,

Ah ! la dot ! la dot ! la dot ed' la mienne !...

- V'allez-t-y m'trouver berlaudin vous aut'es,

O les parcepteurs ! O les capitaines !

 

V'là l'histouére : Avant qu' je n' parte au sarvice,

J' m'étais fait cheu nous eun' tit' bounne amie ;

A c't âge, alle avait quasiment point d' vices

Et ça me r'tenait d'la biger pus loin

Qu' son bec ros' qui v'nait de li-même me qu'ri'

Des bécots pus simpl's qu'eun' becqué' d'bon pain.

 

J'y réclamais s'ment : « Attends-moué qu'je r'vienne...

Troués ans, ça pass' vite ! ... et j'nous marierons...

Tu s'ras tout en blanc, du vouéle à la tréne !

Gn' aura des pougné's d'rubans au violon ! »

Et pis, j' sés parti !

 

- « Eun'! deuss !... par l'flanc douéte !

Poch'té !... filer doux !... fout' huit jours ed' bouéte ! »

...Enfin, du moment qu' c'est pour la Patrie !...

Mais, pendant c'temps-là, ma 'tit' bounne amie

S' faisait enjôler par un bourgeouésieau,

Et quand j'sés r'venu, après mon rabiot,

Je n' l'ai pus r'trouvée au mitan d'la ronde

Des jeuness's ben sag's qui dans'nt aux fins d' vêp'es :

All' 'tait à Paris, qu'jaspotait tout l'monde,

All' 'tait à Paris, qui fesait la gouépe !

 

- Allons bon !... c'est dit !... je n'la r'vouerrai pus ! -

Et j'ai rempougné l' manch'ron d'la charrue ;

Labours et charroués ont mangé mes s'maines,

J'ai jité mes Dimanch's dans la bouésson

Tandis qu' les aut's fill's passin dans la plaine...

All's 'tin tout en blanc, du vouéle à la tréne,

Gn' avait des pougné's d'rubans au violon !

 

Mais un bieau matin... Ell'... v'là qu'à's'raméne...

Non ! tout's les gothons n'amass'nt pas des rentes :

Ses cott's tout's guené's aux filoch's qui pendent,

Ses façons d'causer, ses façons d'sourire,

Ses façons d'aller sont là pour el' dire !...

L'Monde y a fait deux goss's qu'alle a su' les bras ;

A’ rapporte queuqu's restants d'maladies

Qui vous guett'nt toujou's dans ces méquiers-là,

A’ rapporte un coeur qu'est tell'ment aigri

Qu'i' s'peux ben qu'l'Amour ne r'vienn' pus cheu li,

Et des pauv'ers vic's pour oublier ça !

 

C'est tout d'même eun' fill' de pus dans l'pays,

Eun' fill' de pus qu'est bounne à marier...

Hé ! les parcepteurs ! hé ! les capitaines,

Les bieaux épouseux !... qui qu'c'est qui veut qu'ri

La fille, et la dot que l'Monde y a baillée ?

 

Eh ben ! ça s'ra moué !... pis qu'tertous dis'nt non...

Aprés tout, c'était ma 'tit' bounne amie...

Dam' du coup ! gn'aura vouél' blanc ni blanch' tréne !

Gn' aura pas d'rubans !... gn' aura pas d'violons !

Mais j'nous marierons tout d'méme et quand méme.

 

O les parcepteurs ! O les capitaines

Qu'épous'nt des femm's qu'ont des grous sacs de dot,

La mienne a coumm' dot un grous sac de peine :

Faut qu'un gâs racheut' les sal'tés aux aut'es,

O les parcepteurs ! O les capitaines ! ! !

 

LES DRAGEES

 

Maintenant le drôle est chrètien.

— Tant mieux, ça va bien !

Et nous sortons de la chapelle

Tous les deux ma belle.

Vite, elle met la main au fond

D’un bleu pocheton.

Et, parmi la foule aguichée,

Jette des dragées.

 

Refrain

 

Jette des dragées, Madeleine !

(C’est toi la marraine !)

Mais garde-m’en-z-une en ta main ?

(C’est moi le parrain !)

 

Aux gas qui tendent leur chapeau :

— Par ici, plus haut !

Elle sème, en son gai délire,

Dragées et sourires !

Les sourires qui me sont chers

Et les bonbons clairs

Vont choir sur les gas qu’ils arrosent

D’une averse rose...

 

Faut voir se bousculer les gas !

— Mais poussez donc pas !

Autour de la manne fleurie

Que répand ma mie :

S’il ne tombe pas, à tout coup,

Des dragées pour tous,

Les sourires, pour tout le monde,

Tombent, à la ronde !

 

Cela ne me rend pas jaloux.

— Mais non, pas du tout !

Car cette dragée qu’lle garde

Dans sa main mignarde,

Tantôt, quand nous serons rentrés,

Je la croquerai

Entre sa bouche où viendront luire

De nouveaux sourires !

 

DRAPEAUX

 

L’heure patriotique du tirage au sort

A fait vibrer le beffroi légal des mairies,

Les gas aux grands yeux bons sont devenus conscrits

Et leur troupeau dévale par les rues

Sous le geste dur des houlettes tricolores.

 

En les voyant ainsi passer, les filles belles

Qui s’avancent par la paix fleurie des venelles,

Se demandent en leur naïveté, pourquoi

L’on gaspille ainsi bêtement si belle soie.

 

Holà ! nos galants aimés. Holà ! disent-elles,

Baillez-nous l’étoffe jolie de vos drapeaux,

Nous en ferons des robes bleues, rouges ou blanches

Et nous les froisserons aux danses des dimanches

Contre votre cœur qui s’en montrera plus tendre.

 

Mais les galants passent et s’en vont sans comprendre

Le bon désir des amantes qui restent seules...

Et demain les drapeaux leur seront des linceuls.

 

LES DRAPS SECHENT SUR LE FOIN

 

Quoué qu'a tombé su' la prairie

Pour qu'on la revi' coumm' ça tout' blanche ?

Tomb' pas d'neige en plein coeur d'avri' :

Ça f'rait framer l'yeux aux parvenches.

 

Eh ! ben, v'là c'que c'est : à c'matin

On a fait la lessive à la farme,

Et les draps prop's séch'nt su' le foin

Et sous le hâl' qui souff'el farme.

 

Les draps sèch'nt, les draps oùsqu'on s'fourre ;

Quasi coumme el' soulé se couche,

Ereintés par la tâch' du jour

Et oùsqu'on s'endort coumm' des souches.

 

Les draps d'sommeil, les draps d' repos

Qu'entend'nt ronfler sans fin ni cesse,

Mais qu'entend'nt pas souvent d'bécots

Et qui sent'nt pas souvent d'caresses.

 

Les pauv'ers draps à qui qu'l'amour

S'en vient pas souvent fair' visite,

Et, si ça y arrive un bieau jour,

Il ent'e, i' sort, et r'fil' ben vite.

 

Les draps sèch'nt et par-dessous eux,

Sans qu'on y voi' ren, les foins poussent,

Les foins oùsque les amoureux

Ont coulé des minut's si douces,

 

Les foins pleins d'petits creusillons

Qui sont autant d'gîtons d'amour

Que les coup'les en contravention

Ont s'més coumm' ça su' leu' parcours.

 

Les draps sèch'nt, et les foins sent'nt bon,

I's sent'nt la chair de fille et d'mâle

Et guerdill'nt encor des frissons

Du gas qu'ensarr' la garc' qui râle.

 

Les draps sèch'nt et, tout en séchant,

Les foins qui sent'nt bon les parfument,

Les v'là secs ! au soulé' couchant

I's s'ront à leu' plac' de coutume

 

Dans les grands lits aux grands ridieaux

Et, à c'souer, la chandell' soufflée,

L'mait' ed' farme encore tout vieillot

Sentira son coeur s'réveiller.

 

L'charr'quier ira r'trouver la bonne

Et la bonn' le coursera point,

L' porcher r'grett'ra d'avouer parsonne

Pasqu' les draps sentiront les foins.

 

Volume 2

L'ECOLE

 

Les p'tiots matineux sont 'jà par les ch'mins

Et, dans leu' malett' de grousse touél' blue

Qui danse et berlance en leu' tapant l'cul,

I's portent des liv's à coûté d'leu pain.

 

L'matin est joli coumm' trent'-six sourires,

Le souleil est doux coumm' les yeux des bêtes...

La vie ouvre aux p'tiots son grand liv' sans lett'es

Oùsqu'on peut apprend' sans la pein' de lire :

Ah ! les pauv's ch'tiots liv's que ceuss' des malettes !

 

La mouésson est mûre et les blés sont blonds ;

I's pench'nt vars la terr' coumm' les tâcherons

Qui les ont fait v'ni' et les abattront :

Ça sent la galette au fournil des riches

Et, su' la rout', pass'nt des tireux d'pieds d'biche.

Les chiens d' deux troupets qui vont aux pâtis,

Les moutons itou et les mé's barbis

Fray'nt et s'ent'erlich'nt au long des brémailles

Malgré qu'les bargers se soyin bouquis

Un souèr d'assemblé', pour eune garçaille.

Dans les ha's d'aubier qu'en sont ros's et blanches,

Les moignieaux s'accoupl'nt, à tout bout de branches,

Sans s'douter qu'les houmm's se mari'nt d'vant l'Maire,

Et i's s'égosill'nt à quérrier aux drôles

L'Amour que l'on r'jitt' des liv's de l'école

Quasi coumme eun' chous' qui s'rait pas à faire.

A l'oré' du boués, i' s'trouve eun' grand crouéx,

Mais les peupéiers sont pus grands dans l'boués.

L'fosséyeux encave un mort sous eun' pierre,

On baptise au bourg : les cloches sont claires

Et les vign's pouss' vart's, sur l'ancien cim'tière !

 

Ah ! Les pauv's ch'tiots liv's que ceuss' des malettes !

Sont s'ment pas foutus d'vous entrer en tête

Et, dans c'ti qu'est là, y a d'quoué s'empli l'coeur !

A s'en empli l'coeur, on d'vienrait des hoummes,

Ou méchants ou bons - n'importe ben coumme ! -

Mais, vrais coumm' la terre en friche ou en fleurs,

L'souleil qui fait viv'e ou la foud' qui tue.

Et francs, aussi francs que la franch' Nature,

Les p'tiots ont marché d'leu's p'tit's patt's, si ben

Qu'au-d'ssus des lopins de seigle et d'luzarne,

Gris' coumme eun' prison, haut' coumme eun' casarne

L'Ecole est d'vant eux qui leu' bouch' le ch'min.

 

L'mét' d'école les fait mett'e en rangs d'ougnons

Et vire à leu' têt' coumme un général :

« En r'tenu', là-bas !… c'ti qui pivott' mal !... »

Ça c'est pou' l'cougner au méquier d'troufion.

 

On rent' dans la classe oùsqu'y a pus bon d'Guieu :

On l'a remplacé par la République !

De d'ssus soun estrad' le mét' leu-z-explique

C'qu'on y a expliqué quand il 'tait coumme eux.

I' leu' conte en bieau les tu'ri's d' l'Histouère,

Et les p'tiots n'entend'nt que glouère et victouère :

I' dit que l'travail c'est la libarté,

Que l'Peuple est souv'rain pisqu'i' peut voter,

Qu'les loués qu'instrument'nt nous bons députés

Sont respectab's et doiv'nt êt respectées,

Qu'faut payer l'impôt... « Môssieu, j'ai envie !...

- Non !... pasque ça vous arriv' trop souvent ! »

I veut démontrer par là aux enfants

Qu'y a des règu's pour tout, mêm' pou' la vessie

Et qu'i' faut les suiv' déjà, dret l'école.

 

I' pétrit à mêm' les p'tits çarvell's molles,

I' rabat les fronts têtus d'eun' calotte,

I' varse soun' encr' su' les fraîch's menottes

Et, menteux, fouéreux, au sortu' d'ses bancs

Les p'tiots sont pus bons qu'â c'qu'i' les attend :

 

Ça f'ra des conscrits des jours de r'vision

Traînant leu' drapieau par tous les bordels,

Des soldats à fout'e aux goul's des canons

Pour si peu qu'les grous ayin d'la querelle,

Des bûcheux en grippe aux dents des machines,

Des bons citoyens à jugeotte d'ouée :

Pousseux d'bull'tins d'vote et cracheux d'impôts,

Des cocus devant l'Eglise et la Loué

Qui bav'ront aux lèv's des pauv's gourgandines,

Des hounnètes gens, des gens coumme i'faut

Qui querv'ront, sarrant l'magot d'un bas d'laine,

Sans vouèr les étouel's qui fleuriss'nt au ciel

Et l'Avri' en fleurs aux quat' coins d'la plaine !...

 

Li ! l'vieux mét' d'école, au fin bout d'ses jours

Aura les ch'veux blancs d'un déclin d'âg' pur ;

I' s'ra ensarré d'l'estime d'tout l'bourg

Et touch'ra les rent's du gouvernement...

 

Le vieux maît' d'écol' ne sera pourtant

Qu'un grand malfaiseux devant la Nature !..

 

 

LES ELECTEURS

 

Ah ! bon Guieu qu'des affich's su' les portes des granges !...

C'est don' qu'y a 'cor queuqu' baladin an'hui dimanche

Qui dans' su' des cordieaux au bieau mitan d'la place ?

Non, c'est point ça !... C'tantoût on vote à la mairie

Et les grands mots qui flût'nt su' l'dous du vent qui passe :

Dévouement !... Intérêts !... République !... Patrie !...

C'est l'Peup' souv'rain qui lit les affich's et les r'lit...

 

(Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

S'en vont aux champs, ni pus ni moins qu'tous les aut's jours

En fientant d'loin en loin l'long des affich's du bourg.)

 

Les électeurs s'en vont aux urn's en s'rengorgeant,

« En route !... Allons voter !... Cré bon Guieu ! Les bounn's gens !...

C'est nous qu'je t'nons à c't'heur' les mâssins d'la charrue,

J'allons la faire aller à dia ou ben à hue !

Pas d'abstentions !... C'est vous idé's qui vous appellent...

Profitez de c'que j'ons l'suffrage univarsel !...»

 

(Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

Pâtur'nt dans les chaum's d'orge à bell's goulé's tranquilles

Sans s'ment songer qu'i's sont privés d'leu's drouéts civils.)

 

Y a M'sieu Chouse et y a M'sieu Machin coumm' candidat.

Les électeurs ont pas les mêm's par's de leunettes :

- Moué, j'vot'rai pour c'ti-là !... Ben, moué, j'y vot'rai pas !...

C'est eun' foutu crapul' !... C'est un gas qu'est hounnête !...

C'est un partageux !... C'est un cocu !... C'est pas vrai !...

On dit qu'i fait él'ver son goss' cheu les curés !...

C'est un blanc !... C'est un roug' !... - qu'i's dis'nt les électeurs :

Les aveug'els chamaill'nt à propos des couleurs.

 

(Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

S'fout'nt un peu qu'leu' gardeux ait nom Paul ou nom Pierre,

Qu'i' souét nouér coumme eun' taupe ou rouquin coumm' carotte

I's breum'nt, i's bél'nt, i's glouss'nt tout coumm' les gens qui votent

Mais i's sav'nt pas c'que c'est qu'gueuler : « Viv' Môssieu l'Maire ! »)

 

C'est un tel qu'est élu !... Les électeurs vont bouére

D'aucuns coumme à la noc', d'aut's coumme à l'entarr'ment,

Et l'souèr el' Peup' souv'rain s'en r'tourne en brancillant...

Y a du vent !... Y a du vent qui fait tomber les pouères !

 

(Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

Prenn'nt saoûlé' d'harb's et d'grains tous les jours de la s'maine

Et i's s'mett'nt pas à chouèr pasqu'i's ont la pans' pleine.)

 

Les élections sont tarminé's, coumm' qui dirait

Que v'là les couvraill's fait's et qu'on attend mouésson...

Faut qu'les électeurs tir'nt écus blancs et jaunets.

Pour les porter au parcepteur de leu' canton ;

Les p'tits ruissieaux vont s'pard' dans l'grand fleuv' du Budget

Oùsque les malins pèch'nt, oùsque navigu'nt les grous.

Les électeurs font leu's courvé's, cass'nt des cailloux

Su' la route oùsqu' leu's r'présentants pass'nt en carrosses

Avec des ch'vaux qui s'font un plaisi' - les sal's rosses ! -

De s'mer des crott's à m'sur' que l'Peup' souv'rain balaie...

 

(Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

S'laiss'nt dépouiller d'leu's oeufs, de leu' laine et d'leu' lait

Aussi ben qu's'i's -z- avin pris part aux élections.)

 

Boum !... V'là la guerr' !... V'là les tambours qui cougn'nt la charge...

Portant drapieau, les électeurs avec leu's gâs

Vont terper les champs d'blé oùsqu'i'is mouéssounn'ront pas.

- Feu ! - qu'on leu' dit - Et i's font feu ! - En avant Arche !-

Et tant qu'i's peuv'nt aller, i's march'nt, i's march'nt, i's marchent...

...Les grous canons dégueul'ent c'qu'on leu' pouss' dans l'pansier,

Les ball's tomb'nt coumm' des peurn's quand l'vent s'cou' les peurgniers

Les morts s'entass'nt et, sous eux, l'sang coul' coumm' du vin

Quand troués, quat' pougn's solid's, sarr'nt la vis au persoué

V'là du pâté !... V'là du pâté de peup' souv'rain !

 

(Les vach's, les moutons,

Les oué's, les dindons

Pour le compte au farmier se laiss'nt querver la pieau

Tout bounnment, mon guieu !... sans tambour ni drapieau.)

 

...Et v'là !... Pourtant les bét's se laiss'nt pas fér' des foués !

Des coups, l' tauzieau encorne el' saigneux d'l'abattoué...

Mais les pauv's électeurs sont pas des bét's coumm's d'aut'es

Quand l'temps est à l'orage et l'vent à la révolte...

I's votent !...

 

L'ENFERMEE

 

J'vis cheu mes enfants pasqu'on m'trouv' berlaude :

I's m'coup'nt du pain blanc, rapport à mes dents ;

I's m'donn'nt de la soup' ben grasse et ben chaude,

Et du vin, avec deux bouts d'sucr' dedans.

I's font du ben-aise autour de moun âge ;

Mais, ça c'est l'méd'cin qu'en est caus', ben sûr !

I's m'enferm'nt dans l'clos comme eun pie en cage,

Et j'peux pas aller pus loin qu'les quat'murs.

 

La porte !

I's veul'nt pas me l'ouvri'... la porte !

Quoué que j'leu-z-ai fait, qu'i's veul'nt pas que j'sorte?

Mais ouvrez-la moué don'..., la porte !...

 

...Hé ! les bieaux faucheux qui part'nt en besogne !

Non ! j'sés pas berlaud'... j'ai tous mes esprits !

J'sés mêm' 'cor solide, et j'ai forte pogne ;

S'i'vous faut queuqu'un pour gerber, v'nez m'qu'ri.

J'voudrais ben aller aux champs comm' tout l'monde ;

J'ai hont' de rester comm' ça sans oeuvrer,

A c'tte heur' qu'i' fait doux et qu'la terre est blonde...

Si vous m'défermez, c'est vous qu'hérit'rez !

 

...Hé ! mon bieau Jean-Pierr', qu'est déjà qui fauche,

I's dis'nt que j'ses vieill'... mais tu sais ben qu' non :

A preuv' c'est que j'sés 'cor si tell'ment gauche

Que j' fais l'coqu'licot en disant ton nom.

Va, j'nous marierons tout d'même et quand même,

Malgré qu't'ay's pas d'quoué pour la dot que j'ai !...

Viens-t-en m'défermer, si c'est vrai qu'tu m'aimes,

Et courons ach'ter l'bouquet d'oranger !

 

Mais... l'galant qu'j'appell'... c'est défunt mon homme...

Mais... les bieaux faucheux... pass'nt pas, de c'temps-là :

(Mais... ça s'rait don'vrai que j'sés berlaud' comme

I's racont'nt tertous !) I'fait du verglas.

Pourtant, y a queuqu'un qui passe à la porte ?

C'est môssieu l'curé, les chant's et l'bedieau

Qui vienn'nt défermer su' terr' les vieill's mortes

Pour les renfermer dans l'champ aux naviots...

 

La porte !

On me l'ouvrira ben..., la porte :

L'jour de l'enterr'ment faudra ben que j'sorte...

Vous l'ouvrirez, que j'dis !... la porte !

 

EN REVENANT DU BAL

 

Allons, petiot', faut s'en aller !

Les violons ont pardu parole,

Et su' la plac' de l'assemblée

V'là la nuit grand' qui dégringole.

 

I' faut profiter d'la nuit grande !

Dounn' moué ton bras et partons vite

Pour êt' pus longtemps dans la lande

Avant d'gangner chacun nout' gîte.

 

Prenons les sent's oùsqu'y a pas d'place

A pouvouèr teni' côte à côte ;

De c'tt' affér'-là, pour que l'on passe,

I' faurra s'sarrer l'un cont' l'autre.

 

Viens par ici ; des bouffées d'brise

Pass'nt dans les broussaill's déjà hautes,

Et ça sent bon dans la land' grise...

Ah ! coumme t'es belle à c'souèr, petiote !

 

Ah ! coumm' t'es belle ! Et qu'tes yeux brillent !

Ta main ! Coumme alle est p'tiote et blanche !

On dirait eun' main d'petit' fille

Que j'sens qui s'agrippe à ma manche !

 

Tes ch'veux, c'est eun' soué souple et fine,

Eun' vrai' caress' quand qu'on les touche,

Et ta bouche est fraîch' coumm' deux guignes,

Que j'présume ét' si douc's, si douces !

 

Mais j'cause-t-y point pour ne ren dire,

Pasqu'après tout c'tte bouchett' rouse

Et ces deux yeux jolis qu' m'attirent,

C'est fait pour d'aut's qu'un pas gran' chouse ?

 

J'sais ben qu'tu tomb'ras en d'aut's pattes,

- Ça, c'est fatal, - un jour ou l'aut'e,

Ma pauv' mignonn', ma bell' tit' chatte

Mais ton pèr' veut : c'est pas d'ta faute...

 

Aussi, à c'tt'heure oùsqu'on s'promène

Ren qu' tous les deux, j'me d'mande à cause

Que j'm'ai' mis à causer d'ma peine

Quand ton amour réclame aut' chose !

 

Viens par ici ! Gn'a eun' cachette,

Un p'tit nid que les grands g'nêts dorent.

Faut pus songer qu'gna des loués bêtes

Et des parents pus bêt's encore !

 

L'ENSEIGNE

 

Su' la rout' d'Orléans à Bloués

C'est un rouleux qu'est pris d'froued,

Et v'là qu'i' s'laiss' prend', par la nuit,

A c'tte heure, en avant d'Beaugency !

L'aubargiste a mal à ses nerfs,

Qu'il en fout tout à l'envers !

 

Ah ! queu cochon d'vent !

Su' la rout' i' vous coupe en deux !

Au bourg, i' farraill' l'enseign' du « Ch'val Blanc » !

Ah ! queu cochon d'vent !

Pauv'er rouleux ! Pauv'er logeux !

 

« Môssieu, s'ou plaît !... ça vient du nord

A pas fout'e un chien dehors.

Logez-moué sous la r'mise aux ch'vaux ?

- Non ! L'aut' jour, j'ai r'çu deux ch'minots :

(Les gâs coumm' vous, ça n'a pas d'soin)

I's ont mis l' feu dans mon foin ! »

 

Là-dessus, l'bon logeux s'fourre au lit.

Mais queu nuit ! Coumment dormi ?

C'tte garc' d'enseign' qui gueul' tout l'temps !

Quant au rouleux, s'couch' en plein vent...

Les grains d'sable d'la Mort sont lourds,

Et v'là qu'i' dort coumme un sourd.

 

Ah ! queu cochon d'vent !

Su' la route i' vous coupe en deux !...

Au bourg, i' farraill' l'enseign' du « Ch'val Blanc » !

Ah ! queu cochon d'vent !...

Chanceux d'rouleux... pauv'er logeux !...

 

EN SEMANT DU BLE

 

Belle, en songeant à tes yeux frais,

Mon geste fendant l'aube monotone,

Entre les cieux et les guérets

Je fais mes semailles d'automne !

Mon grain est sain, mon grain est lourd,

Les sillons sont pleins de mystères...

J'ai mis mon coeur dans ton amour

Comme un grain de blé dans la terre.

 

Belle, avril me fera-t-il voir ?

Du silence roux des glèbes désertes

Jaillir comme des brins d'espoir

Le fin bout des sigelles vertes ?

L'été bondera-t-il ma cour

D'un tas d'or tendre et salutaire ?

J'ai mis mon coeur dans ton amour

Comme un grain de blé dans la terre.

 

Belle, si, dans mon champ d'avril,

Je ne voyais rien que les quatre bornes ?

Hélas ! le blé sc mourra-t-il

Dans le berceau des sillons mornes ?

Mon champ d'août muet et sourd

Ne sera-t-il qu'un cimetière.

J'ai mis mon coeur dans ton amour

Comme un grain de blé dans la terre.

 

Belle, vas-tu faire fleurir

La douce moisson aux gerbes de joie ?

Ou bien mon coeur doit-il mourir

Etouffé dans ta main de soie

Comme le sillon de velours.

Je te sens pleine de mystère...

J'ai mis mon coeur dans ton amour

Comme un grain de blé dans la terre.

 

EN SUIVANT LEU' NOCE...

 

On d'vait s'marier su' l'coup d'nos vingt ans,

- (Tes jou's étin douc's comm' le v'lours des péches) - ;

Mais quoué ! dans la vi' du monde, y a tout l'temps,

Quand on veut eun' chos', d'aut's chos' qu'en empéchent.

On s'est en allé chacun d'son côté

Pour pas contrarier des idé's d'famille...

Et, trente ans aprés, v'là qu'j'allons fêter

Les blanch's épousaill's d'mon gâs et d'ta fille...

 

En suivant leu noce, ô gué la Marie

Ta fill' c'est 'cor toué !

Mon gâs c'est 'cor moué !

C'est don' ben un peu nous aut's qui s'marient

En suivant leu' noce, ô gué la Marie !...

 

Voui, ma bounn', ta fille alle a hérité

Des deux p'quit' péch's fréch's de ton doux visage,

Et pus j'm'aperçoués, à la ben zieuter, .

Qu'c'est toué tout' craché' quand qu't'avais soun âge...

Poure c'qu'est d'mon gâs, j'y'ai passé mon coeur,

- Mon coeur de vingt ans qu'a pus ren à fère

Dans eun' vieill' carcass' qui li port' malheur -,

Et l'pauv' coeur a r'pris sa rout' coutumière !...

 

I' s'est envolé comm' la premiér' foués

Par les champs qui dorm'nt et les blés qui bougent,

Par les vign's en fleurs et le coin du boués,

Pour arriver d'vant l'mêm' touét en tuil's rouges :

Il a r'cougné d'l'aile aux mêm's volets verts

Ousque s'accrochin les vrill's de la vigne ;

Mais, du coup, les deux volets s' sont ouverts

Comm' des bras de bon accueil qui font signe...

 

Qu'i's ont l'air heureux, à c'tte'heur', nos pequits ! ...

- (Dam ! i' pouss' des fleurs su' tous les cim'tières ! ) -

Et la joi' qu'i's cueill'nt au jour d'aujord'hui

A poussé su l'tas d'nos ancienn's miséres !

... Alle est tout en blanc, li marche à côté,

Et le violoneux râcle avec tendresse :

Tu l'voués, là d'vant nous, qu'est ressuscité

Le bieau rév' défunt de tout' not' jeunesse !

 

L'EPICIER

 

V'là trois ans qu'je m'sés marié

Pasqu'i' fallait ben qu'je m'marie :

Faut eun' femme à tout épicier

Pour teni' son fonds d'épic'rie ;

J'en ai pris eun' qu'avait quéq'ssous

Mais vieille à pouvoir êt' ma mère.

Songeant qu'bouchett' rose et z-yeux doux

Val'nt moins qu' vieux bas plein, en affaire.

 

Va chemineux, va, lidéra !

Suis ton coeur oùs qu'i t'mèn'ra !

 

A c't'heure, après la r'cett' du jour

Quand ej' me couch' comme m'incombe

Auprès d'ma femm' qu'a pus d'amour,

Mon lit me fait l'effet d'eun' tombe ;

Et dir' que j'me bute à chaqu' pas

Dans joli' brune et belle blonde

Mais ren qu' de m'voir leu causer bas

Ça pourrait fair' clabauder l'monde.

 

Va chemineux, va, lidéra !

Suis ton coeur oùs qu'i t'mèn'ra !

 

Quant à c'tte vieill' qui m'fait horreur,

Pas possibl' de m'séparer d'elle :

C'est comme eun' pierr' que j'ai su l'coeur

Et qui yempêch' de bouger l'aile ;

La fair' cornette, en vérité

F'rait ben mal aux yeux d'la « pratique »

Et, si j'venions à nous quitter,

Ça s'rait la mort de ma boutique.

 

Va chemineux, va, lidéra !

Suis ton coeur oùs qu'i t'mèn'ra !

 

ET DIRE QU'ON S'AIME !

 

V'là cor la natur' qui m'taquine,

Dir' qu'on s'aim' tous deux, la vouésine !

J'partirai dimanche, au tantoût,

Devinez où ?

Dir' qu'i' faut qu'j'aill' charcher des fill's si loin d'cheu nous !

 

Aux grouss's lantarnes, ça s'devine.

Dir' qu'on s'aim' tous deux, la vouésine !

J'me f'rai mett' des bécots au bout

D'mes quarant' sous.

Dir' que j'pourrais trouver tout ça pour ren cheu nous !

 

Tant que j'saut'rai des gourgandines

(Dire qu'on s'aim' tous deux, la vouésine !)

La pauv'e en mal de désirs fous,

S'gratt'ra partout... .

Dir' qu'y a des chous's qui f'rins si grand benais cheu nous !

 

Un jour j'attrap'rai d'la varmine,

(Dire qu'on s'aim' tous deux, la vouésine !)

Ou des mals qu'on entend toujou's

Causer qu'en d'ssous...

Dir' qu'i faura que j'rapporte tout ça cheu nous !

 

Après toute c'te pantomine

(Dire qu'on s'aim' tous deux, la vouésine !)

Quand qu'j'aurai l'âge, et elle itou,

J's'rai soun époux !

Et j'aurai pas manqué aux conv'nanc's de cheu nous !

 

ETIONS-NOUS BETES

 

Au temps encor tout frais passé

Où l'on pouvait à chaque danse

Se causer bas et s'embrasser

Sans que ça tire à conséquence ;

Dans ce temps-là d'un air sérieux

Nous causions comme chose faite

De nous marier tous les deux...

Hein !... Crois-tu que nous étions bêtes ?

 

Non, mais vois-tu cela d'ici ?

La demoiselle de la ferme

Epouser un gâs de Paris

Qui ne peut pas payer son terme ;

Jeune et belle, se marier

Avec une mauvaise tête,

Qui n'a même pas un métier...

Hein ! Crois-tu que nous étions bêtes ?

 

Il ne chôme pas d'épouseux :

Le gros voisin ou le notaire

Ont des cahiers de billets bleus

Ou des arpents de bonne terre ;

Tu prendras l'un d'eux et feras

Une petite femme honnête ;

Et moi j'irai... je ne sais pas ?...

Hein ! Crois-tu que nous étions bêtes ?

 

Et, s'il nous arrive jamais

De nous rencontrer dans la vie,

Toi que j'aimais, toi qui m'aimais,

Toi qui voulait qu'on se marie ;

Peut-être en me voyant passer

Las ! détourneras-tu la tête,

Pour ne pas avoir à causer

Du temps où nous étions si bêtes !…

 

FEU DE VIGNE...

 

Ils avaient de très belles vignes

Dont le vin loyal et rosé

Etait couleur de leur baiser :

Leurs vingt ans furent doux et dignes ;

Puis, champ par champ, pièce par pièce,

Dans le sol de pierre à fusil

La vigne est morte de vieillesse,

Et le bon temps est mort aussi.

 

Refrain

 

Y a plus de vin dans le cellier !

Y a plus d'amour sous l'oreiller !...

Mais (jette une souche, la vieille !)

Une flamme rose ensoleille

Leur âtre et leur coeur de janvier.

 

L'esprit du bon Vin qu'ils révèrent

S'en vient pour eux flamber encor

Parmi le feu de sarment mort

Comme il a flambé dans leurs verres.

Leur Passé, sur leurs lèvres blêmes,

Brûle à ne pouvoir préciser

Si ce qui s'envole d'eux-mêmes

Est un mot ou bien un baiser.

 

Devant la flamme enchanteresse

Le vieux buveur qui ne boit plus

Sent, parmi ses membres perclus,

Couler les douceurs de l'ivresse ;

Et la Vieille dont la pensée

S'échauffe au feu du souvenir

Sent battre en sa pleine poitrine usée

L'Amour qui ne veut pas mourir.

 

Ils avaient de très belles vignes

Dont le vin loyal et rosé

Etait couleur de leur baiser :

Leurs vingt ans furent doux et dignes ;

Et dans l'attente de l'épreuve

Qui doit faire passer un jour

Leur âme en quelque vigne neuve

Au vin clair comme un peu d'amour...

 

LA FILLE A NOT' MEUNIER

 

Not' meunier avait un' fille,

Lon, lon, la,

Qu'il avait fait trop gentille,

Lan dé ri ra,

Pour qu'ell' put rester longtemps

Au moulin de ses parents.

 

Un bourgeoisieau du village,

Lon, lon, la,

R'marqua son p'tit air volage,

Lan dé ri ra,

Ses grands yeux bleus comm' le ciel,

Et ses ch'veux couleur de miel.

 

Il l'emm'na dans la grand' ville,

Lon, lon, la,

Pour manger quelqu'billets d'mille,

Lan dé ri ra,

Puis quand il eût mieux trouvé,

Il la laissa su' l'pavé.

 

Mais ell' reprit son courage,

Lon, lon, la,

Et s'mit à chercher... d'l'ouvrage,

Lan dé ri ra,

Sachant qu'on n'est jamais pris

Quand on est belle à Paris.

 

Son honneur fit la culbute,

Lon, lon, la,

Roula dans la bou' d'la butte,

Lan dé ri ra,

Ell' travaill' dans un moulin

Qui moud autr' chos' que du grain.

 

Pendant c'temps là dans l'village,

Lon, lon, la,

Tout cassé, tout chargé d'âge,

Lan dé ri ra,

Son pèr' le pauvre meunier

Pleur' : « Ma fille a mal tourné ».

 

Et comm' ce n'était qu'pour elle,

Lon, lon, la,

Que le moulin tournait d'l'aile,

Lan dé ri ra,

Le vieux fut quérir des gâs,

Et le fit jeter à bas.

 

 

LE FOIN QUI PRESSE

 

Ah ! Pour eun' bell' noc', c'était eun' bell' noce !...

Y avait - oui, d'abord ! - eun' joli' mariée,

Y avait d' la famill' des quat' coins d' la Bieauce,

Offrant des coch'lins à plein's corbeillées !

 

Y avait d'la mangeaille à s'en fout' ras là :

Des tourt's à la sauce et des oies routies,

Avec un bringand d' petit vin d' Saint-Y

Qui r'montait d'avant le phylloxéra !

 

Y avait l' vieux Pitance, un colleux d' bêtises,

Et l' cousin Totor qu'est au « Bon Marché »...

Ah! ces Parisiens !... i's sont enragés :

Des chansons à fér' pisser dans sa ch'mise !...

 

Y avait des volé's d' jeuness's raquillantes

Qui dansint en t'nant les gâs par el' cou ;

Y avait d'l'amus'ment et d'la bounne entente,

Des gens ben gaîtieaux, d'aucuns mêm' ben saouls !

 

Ah! pour eun' bell'... Mais c'est fini, la noce !...

Au r'vouér à tertous ! I' fait presque jour...

Pitanc' s'est r'levé su' l' fumier d' la cour,

Et les parents d' Bieauc' mont'nt dans leu's carrosses,

 

Si ben qu'i's rest'nt pus qu' tous les deux, à c'tte heure,

Ell', l'enfant gâtée élevée en ville,

Et li l' grous farmier !... Dans la cour tranquille,

Les coqs matineux saluent leu' bounheur...

 

Et v'là la joli' marié' qui s'appresse

En faisant ronron comme eun' tit' chatt' blanche

Qui veut des lichad's et pis des caresses.

Mais quoué don' ?... Soun houmme est là... coumme eun' planche ;

 

Piqué vis-à-vis le peignon d' sa grange,

Il a r'luqué l'ciel d'eun air si étrange !

C'est-y qu'i sarch'rait à lir' dans les nuages

La bounne aventur' de leu' jeun' ménage ?...

 

« Hé ! Pierr', - qu'a soupir' - c'est tout c' que tu contes ? »

Mais li, s'emportant coumme eun' soupe au lait :

« Non mais, r'garde don' un peu l' temps qu'i' fait,

Couillett' ! Tu vois pas la hargne qui monte ?

 

Ca va mouiller dur, et ça s'ra pas long !

Mon foin, nom de guieu ! qu'est pas en mulons !

La mangeaille aux bêt's qui va êt' foutue !...

En rout' ! Mulonnons avant qu' l'ieau sey' chue ! »

 

Et la v'là parti', la marié' tout' blanche,

Piétant dans son vouéle et ses falbalas,

Portant su' l'épaule eun' fourche à deux branches,

L'âm' tout' né' de se r'trouver là...

 

Quand qu'il était v'nu, pour li fér' sa d'mande,

Dans la p'tit' boutique où qu' mourait son coeur,

Alle avait dit « oui », tout d' suite, sans attend'e,

Se jitan vars li coumm' vars un sauveur.

 

Alle avait dit « oui », songeant, sans malice,

- Ell' dont l' corps brûlait à l'air des bieaux jours

Qu' c'en était, des foués, coumme un vrai supplice - :

« Quand on a eun houmme, on a de l'amour ! »...

 

Et la v'là fourchant le treufe incarnat,

Sous l' désir féroce et l'aube mauvaise,

- A'nhui, dret l' moment qu'a' d'vrait êt' ben aise,

Coumme au Paradis, dans l' fin fond des draps -

 

Pasque, auparavant que d'êt' dev'nu' femme,

All' est devenue eun' femm' de pésan

Dont la vie est pris', coumm' dans un courant,

Ent' le foin qui mouille et les vach's qui breument...

 

Les tâch's, l'agrippant au creux de sa couette,

Mang'ront les baisers su' l' bord de ses lèv'es

Et séch'ront son corps, tout chaud de jeun' sève,

Qui tomb'ra pus fréd qu'eun arpent d' « guérouette ».

 

Les gésin's bomb'ront son doux ventrezieau,

Les couch's râchiront sa pieau fine et pâle ;

Et, vieille à trente ans, traînant ses sabiots,

Abêti' d' travail, écoeurdée du mâle,

 

All' aura pus d'yeux qu' pour vouér, à son tour,

L' ciel nouér su' les prés couleur d'espérance,

Esclav' de la Terr' jalous', qui coummence

Par y voler sa premièr' nuit d'amour...

 

LE FONDEUR DE CANONS

 

Je suis un pauvre travailleur

Pas plus méchant que tous les autres,

Et je suis peut-être meilleur

O patrons ! que beaucoup des vôtres ;

Mais c'est mon métier qui veut ça,

Et ce n'est pas ma faute, en somme,

Si j'use chaque jour mes bras

A préparer la mort des hommes...

 

Pour gagner mon pain

Je fonds des canons qui tueront demain

Si la guerre arrive.

Que voulez-vous, faut ben qu'on vive !

 

Je fais des outils de trépas

Et des instruments à blessures

Comme un tisserand fait des draps

Et le cordonnier des chaussures,

En fredonnant une chanson

Où l'on aime toujours sa blonde ;

Mieux vaut ça qu'être un vagabond

Qui tend la main à tout le monde.

 

Et puis je suis aussi de ceux

Qui partiront pour les frontières

Lorsque rougira dans les cieux

L'aurore des prochaines guerres ;

Là-bas, aux canons ennemis

Qui seront les vôtres, mes frères !

Il faudra que j'expose aussi

Ma poitrine d'homme et de père.

 

Ne va pas me maudire, ô toi

Qui dormiras, un jour, peut-être,

Ton dernier somme auprès de moi

Dans la plaine où les bœufs vont paître !

Vous dont les petits grandiront

Ne me maudissez pas, ô mères !

Moi je ne fais que des canons,

Ça n'est pas moi qui les fais faire !

 

GARÇAILLE PALIE

 

Bieau gâs s'en va ; brunette jolie

Trottaille tant qu'all' peut après li.

 

I' se ne et li cont' les choses

Qui font rosi sa bouchette rose,

Et l'aime durant tout c' jour d'au'hui ;

Mais il a le coeur qui pirouette

Comme une aiguille de girouette...

 

Bieau gâs s'en va tout dret devant li,

Abandonnant brunette jolie.

 

Bieau gâs s'en va ; roussiotte jolie

Trottaille comm' la brune après li.

 

I' se ne et, su' l'harbe folle

Fait avec elle des cabrioles

Et l'aime durant tout c'jour d'au'hui ;

Mais son coeur voltaille davantage

Qu' les petits moigniaux su' son passage...

 

Bieau gâs s'en va tout dret devant li,

Abandonnant roussiotte jolie.

 

Bieau gâs s'en va ; blondine jolie

Trottaille comm' la rousse après li.

 

I' se ne ; l'agripp', la bécotte,

L'amignounne et li trousse les cottes,

Et l'aime durant tout c'jour d'au'hui ;

Mais son coeur est comme l'ieau mouvante

Qui change à chaque coup d' bis' qui vente...

 

Bieau gâs s'en va tout dret devant li,

Abandonnant blondine jolie.

 

Bieau gâs s'en va ; garçaille pâlie

Trottaille comm' les aut's après li.

 

All' l'arrête et li dit : « Je me nomme

Mam'zell' la Mort qu'épouse les hommes ;

C'est ton tour de coucher dans mon lit.

On m'abandonn' pas, moié, car j'enterre

Mes amants par d'ssous eune gross' pierre. »

 

Bieau gâs s'en va, et part avec li

Et pour toujou's garçaille pâlie !

 

LES GAS ET LES FILLES

 

 

En leurs cotillons de futaine

Qui flottent et claquent au vent,

Les filles s’en vont, en rêvant,

Laver le linge à la fontaine...

Et, sous les couchants au front d’or,

Les gâs, en chantant leur romance,

Jettent le grain de la semence

Au sein de la glèbe qui dort.

 

De quoi rêvent les filles ?

— Des gâs !

Et que chantent les gâs ?

— Les filles!

 

Timides, sous leurs coiffes blanches,

Et prises de vagues espoirs,

Les filles aux lourds chignons noirs

S’en vont danser, les beaux dimanches ;

Et les gâs, entendant gémir

La viole aux voix caressantes,

Au plus profond de leur chair sentent

L’énervant frisson du désir.

 

Que souhaitent les filles ?

— Les gâs !

Et que veulent les gâs ?

— Les filles !

 

Les soirs, parmi les landes pleines

De l’encens fauve des genêts,

Les filles jettent leurs bonnets

Par dessus les moulins des plaines.

Et les gâs, en l’ombre des bois

Où tremblotte la lune rose,

S’en vont cueillir la fleur éclose

Qui ne se cueille qu’une fois.

 

Qui fait fauter les filles ?

— Les gâs !

Et qui pousse les gâs ?

— Les filles !

 

Par les prés où dorment les songes

Les filles vont à pas dolents,

Portant l’Ennui dans leurs seins blancs

Et sur leurs lèvres des Mensonges ;

Et les gâs vont suivant leur cœur

Qui, dans sa course vagabonde

Leur fait faire, avec brune ou blonde,

Les étapes de la douleur.

 

Qui délaisse les filles ?

— Les gâs !

Et qui trompe les gâs ?

— Les filles !

 

Les filles vont ; traînant leurs peines,

Le front morne et les yeux rougis,

Au bas des calvaires où gît

L’amant divin des Madeleines ;

Et les gâs, qui ne veulent plus

De l’amour retenter l’épreuve,

S’en vont se jeter dans le fleuve,

Ou s’étrangler sur les talus...

 

Qui fait pleurer les filles ?

— Les gâs !

Et trépasser les gâs ?

— Les filles !...

 

LE GAS QU'A MAL TOURNE

 

 

Dans les temps qu'j'allais à l'école,

- Oùsqu'on m'vouèyait jamés bieaucoup, -

Je n'voulais pâs en fout'e un coup ;

J'm'en sauvais fér' des caberioles,

Dénicher les nids des bissons,

Sublailler, en becquant des mûres

Qui m'barbouillin tout'la figure,

Au yeu d'aller apprend' mes l'çons ;

C'qui fait qu'un jour qu'j'étais en classe,

(Tombait d' l'ieau, j'pouvions pâs m'prom'ner !)

L'mét'e i'm'dit, en s'levant d' sa place :

« Toué !... t'en vienras à mal tourner ! »

 

Il avait ben raison nout' mét'e,

C't'houmm'-là, i'd'vait m'counnét' par coeur !

J'ai trop voulu fére à ma tête

Et ça m'a point porté bounheur ;

J'ai trop aimé voulouér ét' lib'e

Coumm' du temps qu' j'étais écoyier ;

J'ai pâs pu t'ni' en équilib'e

Dans eun'plac', dans un atéyier,

Dans un burieau... ben qu'on n'y foute

Pâs grand chous' de tout' la journée...

J'ai enfilé la mauvais' route!

Moué ! j'sés un gâs qu'a mal tourné !

 

A c'tt' heur', tous mes copains d'école,

Les ceuss' qu'appernin l'A B C

Et qu'écoutin les bounn's paroles,

l's sont casés, et ben casés !

Gn'en a qui sont clercs de notaire,

D'aut's qui sont commis épiciers,

D'aut's qu'a les protections du maire

Pour avouèr un post' d'empléyé...

Ça s'léss' viv' coumm' moutons en plaine,

Ça sait compter, pas raisounner !

J'pense queuqu'foués... et ça m'fait d'la peine

Moué ! j'sés un gâs qu'a mal tourné !

 

Et pus tard, quand qu'i's s'ront en âge,

Leu' barbe v'nu, leu' temps fini,

l's vouéront à s'mett'e en ménage ;

l's s'appont'ront un bon p'tit nid

Oùsque vienra nicher l' ben-êt'e

Avec eun' femm'... devant la Loué !

Ça douét êt' bon d'la femme hounnête :

Gn'a qu'les putains qui veul'nt ben d'moué.

Et ça s'comprend, moué, j'ai pas d'rentes,

Parsounn' n'a eun' dot à m'dounner,

J'ai pas un méquier dont qu'on s'vante...

Moué ! j'sés un gâs qu'a mal tourné !

 

l's s'ront ben vus par tout l'village,

Pasqu'i's gangn'ront pas mal d'argent

A fér des p'tits tripatrouillages

Au préjudic' des pauv'ers gens

Ou ben à licher les darrières

Des grouss'es légum's, des hauts placés.

Et quand, qu'à la fin d'leu carrière,

l's vouérront qu'i's ont ben assez

Volé, liché pour pus ren n'fére,

Tous les lichés, tous les ruinés

Diront qu'i's ont fait leu's affères...

Moué ! j's'rai un gâs qu'a mal tourné !

 

C'est égal ! Si jamés je r'tourne

Un joure r'prend' l'air du pat'lin

Ousqu'à mon sujet les langu's tournent

Qu'ça en est comm' des rou's d'moulin,

Eh ben ! I'faura que j'leu dise

Aux gâs r'tirés ou établis

Qu'a pataugé dans la bêtise,

La bassesse et la crapulerie

Coumm' des vrais cochons qui pataugent,

Faurâ qu' j'leu' dis' qu' j'ai pas mis l'nez

Dans la pâté' sal' de leu-z-auge...

Et qu'c'est pour ça qu'j'ai mal tourné !...

 

LE GAS QU'A PERDU L'ESPRIT

 

 

Par chez nous, dans la vieille lande

Ousque ça sent bon la lavande,

Il est un gâs qui va, qui vient,

En rôdant partout comme un chien

Et, tout en allant, il dégoise

Des sottises aux gens qu'il croise.

 

Refrain

Honnêtes gens, pardonnez-lui

Car il ne sait pas ce qu'il dit :

C'est un gâs qu'a perdu l'esprit !

 

- Ohé là-bas ! bourgeois qui passe,

Arrive ici que je t'embrasse ;

T'es mon frère que je te dis

Car, quoique t'as de bieaux habits

Et moi, des hardes en guenille,

J'ont tous deux la même famille

 

- Ohé là-bas ! le gros vicaire

Qui menez un défunt en terre,

Les morts n'ont plus besoin de vous,

Car ils ont bieau laisser leurs sous

Pour acheter votre ieau bénite,

C'est point ça qui les ressuscite...

 

- Ohé là-bas ! Monsieu le Maire,

Disez-moué donc pourquoi donc faire

Qu'on arrête les chemineux

Quand vous, qui n'êtes qu'un voleur

Et peut-être ben pis encore,

Le gouvernement vous décore.

 

- Ohé là-bas ! garde champêtre,

Vous feriez ben mieux d'aller paîtr

Qu'embêter ceux qui font l'amour

Au bas des talus, en plein jour ;

Regardez si les grandes vaches

Et les petits moineaux se cachent.

 

- Ohé là-bas ! bieau militaire

Qui traînez un sabre au derrière

Brisez-le, jetez-le à l'ieau

Ou ben donnez-le moi plutôt

Pour faire un coutre de charrue...

Je mourrons ben sans qu'on nous tue.

 

Et si le pauvre est imbécile

C'est d'avoir trop lu l'Evangile ;

Le fait est que si Jésus-Christ

Revenait, aujour d'aujord'hui,

Répéter cheu nous, dans la lande

Ousque ça sent bon la lavande.

 

Dernier  refrain

Ce que dans le temps il a dit,

Pas mal de gens dirin de lui :

« C'est un gâs qu'a perdu l'esprit ! ... »

 

LES GAS QUI SONT A PARIS

 

A c'tt' heur', les gens s'enfeignantent :

Pas un veut en foute un coup.

Tertous veul'nt avoèr des rentes ;

Et, coumme i's trouv'nt qu'après tout

C'est trop dur d'piocher la terre,

l's désartent leu' pays

Et, pour viv'e à ne rien n'faire,

Les gâs s'en vont à Paris.

 

I's crey'nt qui vont fair' tout fendre,

l's s'figur'nt qu'un coup là-bas

Gn'a qu'à s'baisser pour en prendre ;

Mais i's s'lass'nt vit' du combat

Qu'faut livrer dans la grand'ville...

Et, quand qu'i's r'vienn'nt au pays,

C'est pour être un peu tranquilles,

Les gâs qui sont à Paris !

 

Aussitoût qu'i's sont en âge

Plantant là les Jeannetons

Qui f'rin d'bounn's femm's ed'ménage,

l's vont couri' les gothons

Qui fum'nt et qui batifolent.

Mais, quand qu'i's r'vienn'nt au pays,

C'est pour soigner leu's... p'tit's maladi's d'jeun's houmm's

Les gâs qui sont à Paris !

 

I's r'mis'nt au fin fond d'l'ormoére

Leu's blous's et leu's grous sabiots

Et d'vant l'monde, i's font leu' poére,

Engoncés dans leu's palquiots...

N'empéch' qu'i's sont dans la gêne

Et, quand qu'i's r'vienn'nt au pays,

l's perssur'nt les pauv's bas d'laine,

Les gâs qui sont à Paris !

 

Et, en attendant qu'ça biche,

p'tit à p'tit i's d'viendront vieux ;

Mais i's d'viendront pas pus riches...

Et, quand gn'aura pus d'cheveux

Su' la plac'de leu' « sarvelle »,

Bieaucoup r'viendront au pays

Mouri sans pain ni javelle,

Des gâs qui sont à Paris !

 

LA GOMMEUSE PUDIQUE

 

 

J'étais une petit' chanteuse

Sorti' tout fraîch'ment de pension ;

Je n'étais pas encor noceuse

Et n'en avais pas l'intention.

J'voulais quand mêm' rester honnête,

Avec mon art gagner mon pain ;

Mais quand j'chantais mes chansonnettes

Chaqu'soir l'public criait au r'frain :

 

Refrain

«  La jambe, la jambe,

La jambe avec sa chanson !

Nous somm's venus pour ses nichons

Et pour qu'ell' nous fass' voir ses jambes !

Ses jambes, ses jambes,

Si nous ne voyons pas ses jambes

Dans un retroussis frétillard

Nous ferons du pétard ! »

 

Je n'leur chantais pas de ces choses

Qui font pâmer d'ais' les fauteuils ;

Je n'montrais pas de dessous roses

En clignant gentiment de l'oeil;

Car je n'pouvais pas devant l'monde

M'résoudre à c'qu'on r'luqu' mes mollets

Et j'rougissais lorsqu'à la ronde

On me disait à chaqu' couplet:

 

Refrain

 

«  La jambe, la jambe,

La jambe avec sa chanson !

Nous somm's venus pour ses nichons

Et pour qu'ell' nous fass' voir ses jambes !

Ses jambes, ses jambes,

Si nous ne voyons pas ses jambes

Dans un retroussis frétillard

Nous ferons du pétard ! »

 

Bien qu'la vertu soit mon idole

C'est un'monnaie qui n'a plus cours

Aussi, dés ce soir je m'enrôle

Dans le bataillon de l'amour ;

Tout comm' ces dames de la Butte

Je veux sauter comme un cabri

Seul'ment, messieurs, pour qu'je chahute

Faudra que vous y mettiez l'prix.

 

Dernier refrain

La jambe, la jambe,

La jambe avec ma chanson !

Ressentez-vous le p'tit frisson

A regarder ainsi mes jambes !

Mes jambes, mes jambes !

Si vous voulez mieux voir mes jambes

Je vous attends, gros polissons,

Demain à la maison.

 

LES GOURGANDINES

 

Il a poussé du pouél de su' l'vent'e à la terre,

Les poumm's vont rondiner aux poummiers des enclos ;

Il a poussé du pouél sous les pans des d'vanquiéres

Et les tétons rondin'nt à c'tt' heure à plein corset...

Toutes les fill's de seize ans se sont sentu pisser

En r'gardant par la plaine épier les blés nouvieaux.

 

L'souleil leu' coll' des bécots roug's à mém' la pieau

Qui font bouilli' leu' sang coumme eun' cuvé' d'septemb'e,

Les chatouill's du hâl' cour'nt sous leu's ch'misett's de chanv'e

Et d'vant les mâl's qui pass'nt en revenant des champs

A s'sent'nt le coeur taqu'ter coumme un moulin à vent.

 

Y a pas à dir'! V'là qu'il est temps ! Il est grand temps !...

Les vieux farmiers qui vont vend' leu' taure à la fouère

Ent'rapontront des accordaill's en sortant d'bouére:

- « Disez-don', Mét' Jean-Pierr', v'la vout' fill' qu'est en âge,

j'ai un gâs et j'ai tant d'arpents d'terre au souleil.

V'là c'que j'compte y bailler pour le mett'e en ménage.

- Tope là !... L'marché quient !... R'tournons bouére eun' bouteille !... »

 

Pour fére eun' femme hounnête, en faut pas davantage !

Voui mais, faut l'fér'!... faut-i'-encor pouvouèr le fère?

 

Les garces des loué's, les souillons, les vachères,

Cell's qu'ont qu'leu' pain et quat' pâr's de sabiots par an,

Cell's qu'ont ren à compter poure c'qu'est des parents,

Cell's-là, à' peuv'nt attend' longtemps eun épouseux,

Longtemps, en par-delà coueffé Sainte Cath'rine...

Attend'!... Mais coumment don' qu'vous v'lez qu'a fass'nt, bon guieu !

Empêchez vouér un peu d'fleuri'les aubépines

Et les moignieaux d'chanter au joli coeur de Mai...

Cell's-là charch'ront l'Amour par les mauvais senquiers !

 

Y a des lurons qui besougn'nt aux métari's blanches,

On s'fait ben queuqu' galant en dansant les Dimanches...

Et pis, pouf ! un bieau souèr, oùsque l'on est coumm' saoûle

D'avouèr trop tournaillé au son des violons,

On s'laiss' chouèr, enjôlé', sous les suçons d'eun' goule

Et sous le rudaill'ment de deux bras qui vous roulent,

Coumme eun' garbée à fér', dans les foins qui sent'nt bons.

 

Queuq's moués après, quand y a déjà d'la barbelée

Au fait' des charnissons et des p'tits brins d'éteule,

Faut entend' clabauder, d'vant la flamm' des jav'lées

Les grous boulhoumm's gaîtieaux et les vieill's femm's bégueules :

«  Hé ! Hé !... du coup, la michant' Chous' s'a fait enfler !... »

 

Et les pauv's « michant's chous's » qui décess'nt pâs d'enfler

Descend'nt au long des champs ousqu'a trouvé linceul

Leu-z-innocenc'tombée, au nez d'un clair de leune.

- Les galants sont partis pus loin, la mouésson faite.

En sublaillant, chacun laissant là sa chaceune,

Après avouèr, au caboulot payé leu's dettes. –

 

« Quoué fer ? » Qu'a song'nt, le front pendant su' leu' d'vanquiére

Et les deux yeux virés vars le creux des orgniéres...

Leu' vent'e est là qui quient tout l'mitan du frayé !

Au bourg, les vieill's aubarg's vésounn'nt de ris d'rouyiers

Qui caus'nt d'ell's en torchant des plats nouér's de gib'lotte ;

D'vant l'église à Mari' qu'a conçu sans péché

Leu's noms sont écrasés sous les langu's des bigottes

Qu'un malin p'tit vicair' fait pécher sans conc'vouer ;

Les conscrits qui gouépaill'nt un brin, avant d'se vouèr

Attaché's pour troués ans au grand ch'nil des casarnes,

Dis'nt des blagu's à l'hounneur d'la vieill' gaîté d'cheu nous :

- « Sapré garc's, pour avouér un pansier aussi grous

A's'ont fait coumm'les vach's qu'ont trop mangé d'luzarne ?...

Ou ben c'est-l' un caquezieau qui l'sa piquées ?... » -

Au bourg, tout l'monde est prêt à leu' jiter la pierre...

A's r'tourn'ront pas au bourg les fill's au vent'e enflé,

Un matin a's prendront leu' billet d'chemin d'fer

Et ça s'ra des putains arrivé's à Paris...

 

Ben, pis qu'v'là coumm' ça qu'est... Allez les gourgandines !...

Vous yeux ont d'l'attiranc' coumm' yeau profond' des puits,

Vous lèvres sont prisé's pus cher qu'un kilo d'guignes,

Les point's de vous tétons, mieux qu'vout coeur, vout' esprit,

Vous frayront la rout' large au travers des mépris.

C'est vout' corps en amour qui vous a foutu d'dans,

C'est après li qu'i faut vous ragripper à c'tt' heure ;

Y reste aux fill's pardus, pour se r'gangner d'l'hounneur

Qu'de s'frotter - vent'e à vent'e - avec les hounnêt's gens :

L'hounneur quient dans l'carré d'papier d'un billet d'mille...

Allez les gourgandin's par les quat' coins d'la ville !...

Allez fout' su'la paill' les bieaux môssieu's dorés,

Mettez l'feu au torchon au mitan des ménages,

Fesez tourner la boule aux mangeux d'pain gangné

Aux p'tits fi's à papa en attent' d'héritage.

 

Fesez semaill' de peine et d'mort su' vout' passage

Allez, Allez jusqu'au fin bout d'vout' mauvais sort,

Allez ! les gourgandin's oeuvrez aux tâch's du mal :

Soyez ben méprisab's pour que l'on vous adore !...

Et si vous quervez pas su' eun' couétt' d'hôpital

Ou su' les banquett's roug's des maisons à lanterne

Vous pourrez radeber, tête haute, au village

En traînant tout l'butin qu' v' aurez raflé d'bounn' guerre.

 

Vous s'rez des dam's à qui qu'on dounne un çartain âge,

Vous tortill'rez du cul dans des cotillons d'souée

V' aurez un p'tit chalet près des ieaux ou des boués

Que v' appell'rez « Villa des Ros's ou des Parvenches »

L'curé y gueultounn'ra avec vous, les dimanches

En causant d'ici et d'ça, d'morale et d'tarte aux peurnes,

Vous rendrez l'pain bénit quand c'est qu'ça s'ra vout' tour ;

L'Quatorz' juillet, vous mérit'rez ben d'la Patrie :

Ça s'ra vous qu'aurez l'mieux pavouésé de tout l'bourg ;

Le bureau d'bienfaisanc' vienra vous qu'ri des s'cours.

Aux écol's coummunal's vous f'rez off'er de prix

Et vous s'rez presque autant que l'mair' dans la Coummeune

 

 

...Ah ! Quand c'est qu'vous mourrez, comben qu'on vous r'grett'ra

La musiqu', les pompiers suivront vout' entarr'ment ;

D'chaqu' couté d'vout convoué y aura des fill's en blanc

Qui porteront des ciarg's et des brassé's d'lilas...

 

Vous s'rez eun' saint' qu'on r'meun' gîter aux d'meur's divines...

Allez !... en attendant !... Allez, les gourgandines !...

 

GRAND'MERE GATEAU

 

Qui veut des fraises du bois joli ?

En voici, en voici

Mon panier tout rempli

Pierre DUPONT

 

J'ai s'coué les rein's-claud' du peurgnier

Pour les ramasser su' la mousse ;

J'ai fait guerner les perles douces

Des groseilliers dans mon pagnier ;

Pis j'ai renvarsé queuqu's bounn' liv'es

De suqu'er blanc su' les fruits clairs

Qui cuis'nt dans ma cassine en cuiv'e

Et v'là d'la lichad' pou c't'hiver !

 

Refrain

Ah ! les bell's confitur's varmeilles !

J'en ai aux peurn's et aux grosseilles

C'est pou' les p'tiots

Quand c'est qu'i's vienront vouér leu vieille

Grand'mèr' gatieau !

 

Quand c'est qu'i's ont ben tapagé

Ou ben raconté des histouéres,

Les p'tiots guign'nt le fin haut d'l'ormouére

Plein d'pots d'confitur' ben rangés,

Et i's dis'nt : «  grand'mère, on te le jure,

On a grand faim, on mang'rait ben. »

Mais i's lich'nt tout's les confitures

Sans fer' de mal à leu' bout d'pain !

 

Si je tourne l'nez de d'ssus eux,

Les brigands, grimpés su' eun' chaise,

S'bourr'nt de confitur's à leu-z-aise

Et s'en embarbouill'nt jusqu'aux yeux.

Alors et c'est eun' chous' qui m'brise,

Mais c'est pou' qu'i's ne r'commenc'nt pus !

Faut que j'corrig'leu' gourmandise

Par eun'bounn' ciclé' su' leu' cul !

 

Si j'les cicle, ces entêtés

Braill'nt coumm' des vieaux à la bouch'rie,

Et, pour calmer leu's pleurnich'ries

Qu'mes carress's peuv'nt pas arrêter,

J'dis à tout's les mauvais's figures,

J'dis à tous les p'tits airs grognons :

« Allons, v'aurez des confitures

Si vous pleurez pus, mes mignons ! »

 

HYMNE AU VIN NOUVEAU

 

Doucement le matin s’éveille

Ouvrant ses yeux extasiés

Sur le mystère des celliers

Gardant la vendange vermeille ;

Dans l’aurore du… bonheur luit,

D’un parfum neuf l’air se pénètre

Et, par la campagne aujourd’hui,

On… dirait qu’un dieu vient de naître…

 

Refrain

Gloire au jeune vin nouveau !

Que chacun vienne à la ronde

Boire autour de son berceau !...

Gloire au jeune vin nouveau

Doux consolateur du monde !

 

Fils du Soleil et de la Terre

Il vient, parmi l’automne roux,

Répandre tout autour de nous

Son âme tendre et salutaire :

Il vient faire chanter des vers

Dans les cerveaux les plus moroses

Et dans les cœurs chargés d’hivers

Il vient faire fleurir des roses…

 

Roi tout puissant né sous le chaume,

Sur toutes nos douleurs, il vient

-Rédempteur simpliste et païen-

Verser sa grâce comme un baume ;

Et dans les celliers noirs où sont

Accumulés ses tabernacles

Comme Jésus, blond enfançon,

Le vin nouveau fait des miracles…

 

Allons vers lui ! nous autres hommes

Pleurant et souffrant ici-bas,

Dons la Peine alourdit les pas

Dont de Souci trouble les sommes,

Demandons à ce gai Sauveur

Pour Paradis un peu d’ivresse

Et pour ciel un peu de bonheur

Sur notre terre de tristesse…

 

IDYLLE DES GRANDS GARS COMME IL FAUT ET DES JEUNESSES BEN SAGES

 

L'chef-yieu d'canton a troués mille àm's, et guère avec.

On peut pas y péter sans qu'tout l'monde en tersaute ;

La moquié du pays moucharde aux chauss's de l'aut'e,

Et les vilains coups d'yeux pond'nt les mauvés coups d'becs.

 

Pourtant, su' les vieux murs nouérs coumm' l'esprit du bourg,

La bell' saison fait berlancer des giroflées ;

Pourtant, dans l'bourg de sournoués'rie et d'mauvais'té,

Y a -des gâs et des fill's qui sont dans l'âg' d'amour !

 

V'là coumme i's s'aim'nt : les galants r'vienn'nt, après l'ouvrage,

Par les ru's oùsqu'leus bell's cous'nt su'l'devant d'la f'nét'e :

Un pauv' sourir' qu'a peur, un grand bonjour bébête,

Deux grouss's pivouén's de hont' qu'éclat'nt su' les visages,

 

Et c'est tout. I's font point marcher l'divartissouér,

Rouet qu'on tourne à deux pour filer du bounheur

Et qui reste entre eux coumme un rouet su' l'ormouère

Pasque... Eh ! ben, et l'Mond', quoué qu'i dirait, Seigneur !

 

Vous l'avez jamés vu, l'mond', dépecer un coup'e

Qu'les écouteux ont pris en méfait un bieau jour ?

Et su' la place, au sorti' d'mess', par pequits groupes,

Vous l'avez jamais vu, l'mond', baver su' l'amour ?

 

Alors, les fill's renfonc'nt les envi's qui les roingent,

Souffrant tout bas l'Désir qui piqu' dans leu' pieau blanche

Coumm' leu-z-aiguill' d'acier dans la blancheur du linge,

Et les gâs fil'nt, sans bruit, par el' train du dimanche ;

 

Car la Ville est pas loin ousqu'y a la garnison,

L'Martroué, la Préfectur', l'Evêché, l'Tribunal,

La Ville, enfin, la Ville oùsqu'on trouv' des maisons...

- Vous savez, des maisons darrièr' la cathédrale?

 

Donc, les gâs but'nt au nid des tendress's à bon compte ;

Eun' grouss' chouette est guchée au bas du lumério :

« Mes p'tits agneaux, on pai' tout d'suite ; après on monte ! »

Les gru's accour'nt. « Fait's-nous d'abord nos p'tits cadeaux ! »

 

Et les gâs pai'nt ben châr, étant allés ben loin,

C'que les fill's de cheux eux voudrin dounner pour ren !

Pis les gothons s'déb'hill'nt, et, quand leu' ch'mise est chute,

D'vant leu' corps usagé par le frott'ment des ruts,

 

D'vant leu's tétons, molass's coumm' des blancs fromag's mous

Les gâs song'nt ; et i's douèv'nt se dir' dans leu' song'rie :

« Y a des bieaux fruits qui s' pard'nt -dans les enclos d'cheu nous,

Et faut que j'galvaudin après des poumm's pourries ! »

 

Enfin, les pauv's fumell's rentr'nt dans les bras des mâles

Coumme ent'er les limons queuqu' pauv' jument forbue,

Et pis les v'là qu'as pouss'nt, qu'as tir'nt et qu'as s'emballent

Pour charrouéyer les aut's vars la joué qu'as n'trouv'nt pus !

 

Mais Ell's ! quand on y pens', coumme a's rurin d'ben aise,

Les Mari'-Clair' du bourg, les Touénons, les Thérèse,

Si qu'a's s'trouvin tertout's ett'lé's, pour el'quart d'heure,

A la plac' des gothons d'la Vill', leu's tristes soeurs,

 

Victim's coumme ell's du Mond' qui t'naille et crucifie

Les vierg's et les putains au nom d'la mêm' Morale !

Mais quoué ! « Leu-z-affér' fait' », le souer, les gâs r'dévalent

Vars el' pays oùsqu' les attend'nt leu's bounn's amies.

 

I's r'déval'ront souvent ! A's attendront longtemps !

D'aucuns r'viendront avec du pouéson dans les veines,

D'aucun's dépériront, coumm' les giroflé's viennent

A mouri' su' les murs de la séch'ress' du temps.

 

Pis, par un coup, avant d'leu' r'céder l'fonds d'boutique,

Les vieux disant : «  Ma fill', te fau'ait un bon gâs ! -

- Mon gâs, t'faurait eun' femm' pour sarvi' la pratique ! »

I's s'uniront avec tout l'légal tralala...

 

L'blé s'ra d'pis longtemps mûr quand qu'i's noueront leu' gearbe.

Après bieaucoup d'éguermillage i's f'ront l'amour,

Ayant r'mis au lend'main « c'qu'i's pouvin fère el' jour »,

A caus' du mond' qui ment jusque dans ses provarbes.

 

Et i's d'viendront eux mêm's ce Monde au coeur infect

Qui fait des enfants pour pouvouér les fer' souffri

Quand qu'arriv' la saison des giroflé's fleuries

Dans l'michant bourg de troués mille âm's, et guère avec.

 

LES JACHERES

 

Je viens de cueillir les baisers derniers

D’un amour passé dont récolte est faite ;

J’ai des souvenirs tout plein mon grenier :

Gerbes de soucis et bouquets de fêtes.

Mais mon cœur est tel qu’un champ moissonné

Dont les blés ont bu jusqu’au bout la sève,

Mon cœur est bien las ! Pourtant vous venez

Avec de l’amour à semer sans trêve.

 

Refrain

Lorsqu’il a rendu plusieurs fois moissons

— Qu’en pensez-vous, ma chère ?

Vaut-il mieux laisser son champ en jachères

Ou l’ensemencer pour d’autres moissons ?

 

Malgré l’engrais tiède et les clairs labours

Aux champs frais fauchés les épis sont blêmes !

Aux cœurs d’où l’on vient d’arracher l’Amour,

L’Amour qui fleurit est un peu de même.

Et qui sait ? Semeuse en mauvais terrain

Épuisé qu’il est par maintes récoltes,

Qui sait seulement si votre bon grain

Ne tombera pas aux corbeaux qui voltent ?

 

Mais les métayers comptent toujours voir

L’or des blés jaillir de leurs pauvres terres

Et les amoureux ont toujours espoir

En l’Amour qui naît d’amours qu’on enterre.

Nous comptons couper du grain ! Et, pourtant,

Si nous ne fauchions que des brins de paille ?...

Réfléchissez donc, tandis qu’il est temps,

Avant que d’avoir commencé couvrailles !

 

J'AI FAIT DES BLEUS SUR TA PEAU BLANCHE

 

J'ai gardé pour d'autres nuitées

Les doux bécots au coin des yeux

Et les mignardes suçotées

Au fin bout des seins chatouilleux ;

Cette nuit, pour passer ma rage

De ne pouvoir t'avoir longtemps,

J'ai fait l'amour comme un carnage,

En gueulant, griffant et mordant.

 

Refrain

J'ai fait des bleus sur ta peau blanche

A grands coups de baisers déments :

Ton corps est un champ de pervenches...

Va trouver tes autres amants !..

 

Va les trouver, tes amants chouettes ;

Le petit crétin bien peigné

Ou le vieux birbe à la rosette,

Dont mon cœur a longtemps saigné !...

Va dévoiler devant leurs couches

Tes bras et ta poitrine ornés

Du bouquet de mes fleurs farouches,

Et fais-leur sentir sous le nez !...

 

Va les trouver l'un après l'autre :

Petit jeune homme et vieux monsieur...

Va les trouver pour qu'ils se vautrent

Parmi tes bleus qui sont mes bleus !

Et que ces bleus railleurs leur disent,

Avec mon amour éclatant,

Leur muflerie et leur sottise...

Et toi... dis-leur d'en faire autant !

 

JOUR DE LESSIVE

 

Je suis parti ce matin même,

Encor soûl de la nuit mais pris

Comme d'écœurement suprême,

Crachant mes adieux à Paris...

Et me voilà, ma bonne femme,

Oui, foutu comme quatre sous...

Mon linge est sale aussi mon âme...

Me voilà chez nous !

 

Refrain

 

Ma pauvre mère est en lessive...

Maman, Maman,

Maman, ton mauvais gâs arrive

Au bon moment !...

 

Voici ce linge où goutta maintes

Et maintes fois un vin amer,

Où des garces aux lèvres peintes

Ont torché leurs bouches d'enfer...

Et voici mon âme, plus grise

Des mêmes souillures - hélas !

Que le plastron de ma chemise

Gris, rose et lilas...

 

Au fond du cuvier, où l'on sème,

Parmi l'eau, la cendre du four,

Que tout mon linge de bohème

Repose durant tout un jour...

Et qu'enfin mon âme, pareille

A ce déballage attristant,

Parmi ton âme - à bonne vieille !-

Repose un instant...

 

Tout comme le linge confie

Sa honte à la douceur de l'eau,

Quand je t'aurai conté ma vie

Malheureuse d'affreux salaud,

Ainsi qu'on rince à la fontaine

Le linge au sortir du cuvier,

Mère, arrose mon âme en peine

D'un peu de pitié !

 

Et, lorsque tu viendras étendre

Le linge d'iris parfumé,

Tout blanc parmi la blancheur tendre

De la haie où fleurit le Mai,

Je veux voir mon âme, encor pure

En dépit de son long sommeil

Dans la douleur et dans l'ordure,

Revire au Soleil !...

 

 

LE JOUR DU MARCHE

 

A la rond' les v'là qui vienn'nt de dix yieues ;

A's ont des couéff's blanch's, i's ont des blous's bleues.

I's iniss' le ch'val à l'auberg' du coin,

Et s'quitt'nt pour aller ousqu'i's ont besoin.

I's compt'ront ensembl' les sous empochés...

C'est tous les jeudis le jour du marché.

 

Refrain

Moué, j'sés la gaup' du Bas du Bourg ;

Et, ben hounnêt'ment, sans jamais tricher,

Pour eun écu, j'dounn' de l'amour...

C'est itou l'jeudi mon jour de marché !

 

Quand qu'i's auront fait monnai' d'tout's leu's graines,

De tout c'blé qu'est né d'leu's sué's et d'leu's peines,

Ces gâs dont les gléb's dur's mang'nt la gaieté

S'trouv'ront pris d'un grand besoin d'joyeus'té,

Et, dam', i's song'ront tertous à Françouése,

Eux qui n'ont d'l'amour qu'aux bras d'eun pauv'er

Toujou's grousse ou ben en train d'éccoucher...

C'est tous les jeudis le jour du marché !

 

Dans la p'quitt' ruelle où qu'i's sav'nt que j'gîte

I's s'en vienront m'fèr' l'hounneur d'eun' visite :

Plan, plan, rataplan ! dans mes cont'ervents !

Boum, badaboum ! dessus mon lit blanc !

Et j's'rai l'four banal qui dounn' tout's les s'maines

Eun' fourné' d'amour aux bons marchands d'graines

Qu'ont cheux eux un four qu'est toujou's bouché...

C'est tous les jeudis le jour du marché.

 

Comme i's vend'nt leu' blé, comme a vend'nt leu' beurre,

J'leu' vends des mamours qui dur'nt un quart d'heure...

Tous les mangeux d'pain n'ont pas l'mal-parler

Pour les marchands d'grain's qui leu' vend'nt du blé ;

Pourquoi don', à c' cas, qu'tous les marchands d'graines

M'jett'nt à qui mieux mieux des piarr's à mains pleines

A moué qui leu' vends ça qu'i's viennent charcher ?

C'est tous les jeudis le jour du marché.

 

Moué, j'sés la Françouése à tout le monde !

Pisque c'est comm' ça, pourquoé m'en cacher?

J'lou mes yeux doux et ma chair blonde.

C'est itou l'jeudi mon jour de marché.

 

LA JULIE JOLIE

 

A la loué' de la Saint Jean

Un fermier qui s' râtlait des rentes

Dans l' champ d' misér' des pauvres gens

Alla s'enquéri' d'eun' servante.

Après avoir hoché longtemps,

Pour quatr' pair's de sabiots par an

Avec la croûte et pis l' log'ment,

I' fit embauch' de la Julie...

La Julie était si jolie !

 

L'empléya, sans un brin de r'pos

Du fin matin à la nuit grande,

A m'ner pâturer les bestiaux

Dans l'herbe peineus' de la lande;

Mais un soir qu'il 'tait tout joyeux

D'avoir liché queuqu's coups d'vin vieux

l' s' sentit d'venir amoureux

Et sauta dans l' lit d' la Julie...

La Julie était si jolie !

 

D'pis c'jour-là, d'venu fou d'amour

I' t'y paya des amusettes,

Des affutiaux qu' l'orfév' du bourg

Vous compt' toujou's les yeux d' la tête;

Pis, vendit brémaill's et genêts,

Vendit sa lande et son troupet

A seul' fin d' se fair' des jaunets

Pour mett' dans l' bas blanc d' la Julie...

La Julie était si jolie !

 

Si ben qu'un coup qu'il eut pus ren

Ayant donné jusqu'à sa ferme,

A l' mit dehors, aux vents du ch'min,

Comme un gâs qui pai' pus son terme ;

Mais c' jour-là, c'était la Saint Jean :

Pour quat' pair's de sabiots par an

Avec la croûte et pis l' log'ment,

I' s'embaucha cheu la Julie...

La Julie était si jolie !

 

LEU' COMMUNE

 

Pièce en un acte de Gaston COUTE et Maurice LUCAS

C'est presque le soir. La route. Une brouette à l'entrée d'un " abri de cantonnier ", et, dans la brouette, les divers outils de cet intéressant fonctionnaire.

 

SCENE PREMIERE

Le cantonnier, le maire

Le cantonnier, menant le maire vers l'abri :

Moué, 'lexis, quouéque tu veux que je te dise ?... J'en sais guère pus long que toué... C'est queuque passager !... Je l'ai trouvé l'âme à l'envers sous m'n abri et qui bouchonnait, qui bouchonnait, qui bouchonnait l’devant d’sa blouse à défaut d’draps... Quand qu'on se met à bouchonner, c'est signe que la môrt est pâs loin !... Quoué faire ?... jamais ren faire sans le maire !... j'ai couru te qu'ri !... Et pisque nous v'là rendus tu vas ben vouer par toué-même.

(Désignant l'abri) Quiens ! il est là n'-d'dans !

(Poussant la brouette et passant sa tête sous l'abri) Hé l'homme ! hé l'homme ! eh ben, quoué don ?... Hé !... l’répond miette ! l’bouge pus !...Dam' t't-à.l'heure i' bouchonnait : quand qu'on se met à bouchonner... l’est môrt, ej’crés ben ?... Regarde-don' !

Le maire, prenant la place du cantonnier

Mais c'est le traîneux qu'est entré c’tantout à la mair'rie...Heu !... fait ben grise mine !... Enfin, si c'était qu'eune faiblesse, des foués ? Secoue-le don' 'core un peu !...

(Après être sorti de l'abri) Et pis, eune idée... passe-z-y vouèr les verres de mes leunettes par en d'ssous le nez et d'vant la goule... J'allons nous rendre compte si i' fait 'core de la buée !...

(Avec son mouchoir à carreaux il essuie soigneusement les lunettes qu'il tend au cantonnier)

Le cantonnier, après l'expérience

Les v'là, tes leunettes !... et tu peux ben lire ton journal avec, si tu veux : c'est pas sa buée qui te barbouillera la vue !... i' souffle pus !... c'est fini, quoué !

Le   maire, après avoir examiné les lunettes attentivement

C'est fini!... c'est fini !... c'est fini... pour li, que tu veux dire... mais pour nous aut'es, ça va commencer, les embêtements!... Tu sais ben que c'est eune sale histouére qui nous arrive là, Mitaine ?

Le cantonnier

Sûr que voui!

Le maire

D'abôrd, de quoué qu'i' peut ben ét'e môrt ?... pourvu que ça soit pas d'eune maladie qui se donne ?... c'est que j'aurions le germe au sein de la commune à c'tt' heure.

Le cantonnier

Oin !... mais non !... 'l est môrt, pasqu'il est môrt !... ou mieux que ça, quiens !... pas la peine d'aller en chercher si long !... 'l est môrt... de besoin - tout simplement !

Le maire

T'as raison !... c'est probab'e... et ça vaut mieux !... voui, c’gâs, il est entré c’tantout à la mair'rie... I' voulait un secours...

Le cantonnier

Et comme je voués, t'a pas jugé à propos...

Le maire

Dam', i' s sont tertous à demander des secours, les traîneux qui passent !... mais nom de guieu ! i's se figurent don' que j'en avons à foutre par la fenêtre !... La commune est pas si riche et aile a ben assez d'indigents déjà... Ça me fait songer que j'allons 'core en avouèr eune de pus au bureau de bienfaisance : la veuve à Grison, Grison qui s'est tué en tombant d'un tremble, comme il émondait su' la route, pour le compte de la municipalité...

Le cantonnier

C'tte pauv' femme !

Le maire

Enfin, elle !... qu'on la soutienne : bon, elle est d'ici ! mais les traîneux qui passent, ça ne nous regarde pas !... Après tout, moué, je connais qu'eune chouse : les secours de la commune doivent aller à ceuss qui sont de la commune... Qu'i's aillent cheux eux, les traîneux, demander des secours !... I's sont ben d’queuque part?...

Le cantonnier

Y a pâs d'aubours !... Et c'ti-là d'oùsqu'i' peut ben ressourcer ?... je vas le fouiller !... p'tét'e qu'il a des papiers su li ?...

Le maire

Ben rare !... j'y ai demandé à c’tantout... s'il en avait èvu, j'y aurais donné un mot pour aller jusqu'au canton... mais ren !... Du moment qu'i' n'en avait point à produire dans son intérêt, guette, mon grous, qu'i' va en avouèr pour nous rend'e service?... Fouille-le tout de même : j'en aurons le cœur net !

Le cantonnier, après avoir fouillé

Ma foué ! j'ai ren trouvé...

Le maire

Qui don' qui sait ?... P't-ét'e qu'il a de la famille qu'aurait pu le reprend'e ?... mais à qui s'adresser, de c'tt' affaire-là ?...

Le cantonnier

De c'tt' affaire-là... heu...

Le maire

De c'tt' affaire-là... va trous rester su' les bras !... 'acré nom de guieu de nom de guieu ! ! ! Vouéyons, Mitaine, va fallouér aviser? (Il se promène un instant sans rien aviser.)

Le cantonnier

Si j'allais qu'ri les gendarmes ?...

Le maire

Les gendarmes !... brusquons pas !... i' sera toujou's temps d'aller les qu'ri... Dans eune saprée machine comme ça, qu'est pas coutume, faut pas y aller en étourdieaux...Avisons d'abord !

Le cantonnier

C'est bon !... (Apercevant le garde champêtre.) Quiens !...v'là not' garde !... il arrive ben... c'est comme si qu'il aurait flairé qu'i va y avouér de la besogne pour li !

Le maire

D’la besogne pour Ii ?... y en a au long de l'ieau... A c'tt' heure, je n'avons que faire de ses services, icite... pasque...pasque, là !... Avisons d'abord, que j'te dis !... et tiens ta langue !

Le cantonnier

'A pas peur, moué, j’la tiens ! (Désignant l'abri) Tant qu'à c'ti-là c'est pas li qui veut lever la sienne !

 

SCENE II

Le cantonnier, le  maire, le garde

Le maire, au garde

Quiens, c'est toué que v'là par icite ?

Le garde

Comme vous vouéyez !

Le maire

C'est ben. Pisque te v'là, que je te touche deux mots ! Je voulais déjà te causer à ce sujet-là, un matin, et pis ça m'est sortu de l'idée... Dis don' paraîtrait qu'y a des coll'teux qui viennent de Bucy...

Le garde

Ah ! j'en ai pas eu vent !

Le maire

C'est pâs ce qui prouve en ta faveur... tu devrais déjà être renseigné : je te payons pour. L'autre jour, t'as verbalisé contre Piédallu... qu'est de la commune : c'est pas que je t'en fasse un reproche. Du moment qu'y a eune loi t'es forcé de la faire respecter ?... Seulement, je vourai tout de même pas que tu laisses les galvaudeux des communes de tout autour veni' coll'ter su' la nôt'e !

Le cantonnier

I's sont bien forcés... Coll'ter ! Des brochets à coll'ter !... I's en ont pas su' leu' bras de rivière qu'on est toujou's à voliner rapport aux moulins... Les brochets ! ça se plait dans la quenouillée ! ça aime dormi son midi tranquille, les brochets !... Comment qu'i's pourrin dormi tranquilles avec des coups de dragues et des lancées de fauch'tons à tout bout d'champ... I's se parquent tertous su' not' bras, dans les rouches, les querssons, les vescins, et i's passent pâs la fourche... I's restent cheu nous, les brochets !... I' vont pas su' eux

Le maire

Tout ça, c'est pâs des raisons ! En admettant qu'on soit coll'teux - ce qu'est défendu ! - quand y a ren à coll'ter cheu soué... on coll'te pâs ; on va pâs coll'ter cheu les aut'es !... V'là pourtant ce qui se passe, et faut point de ça... T'entends ben, garde ? Ouvre l'œil et le bon !

Le garde

V'avez ben fait de m'averti, môssieu le maire ; mais vous pouvez être tranquille... je descends de ce pâs jusqu'au long de l'ieau et gare !... Ah ! me v'là parti !... A demain !... Y aura p't-ét'e du nouvieau ! (Il part. )

 

SCENE III

Le cantonnier, le maire

Le  maire, regardant le garde s'éloigner

Ah ! v'là un gâs qu'a sa ligne de conduite toute tracée, li !... c'est pas comme nous !... Je sommes pas au bout de not' tortillon, tu sais, Mitaine... Tu te fais-t-y seulement eune idée de tous les désagréments qui nous attendent?

Le cantonnier

Que si que j’m'en fait ben une idée ; mais va y en avouér tellement !... Ren que pour commencer... on peut pas le laisser là... t'as-t-y un local sous la main pour l'installer en attendant le permis d'inhumer du médecin ?

Le maire, après réflexion

Le préau de l'école ?... c'est pas demain dimanche !... y a classe !... La salle de la mair'rie ? y a réunion du Conseil, à c’souér... c'est vrai, je voués pâs d'endret, moué non pus !

Le cantonnier

Ça fait ren ! mettons qu'il est câsé pour à c'souér. Demain ?... c'est un cercueil, c'est eune fosse...

Le maire

Et c'est la commune, 'turell'ment, qui sera obligée de li payer tout ça !

Le cantonnier

Après-demain, faura l'enterrer... y a guère possibilité de l'enterrer avant... Après-demain, justement ça tombe que c'est dimanche, l'assemblée !...

Le maire

Voui, eun évènement comme ça c'est pas fait bieaucoup pour faire rire la fête...

Le cantonnier

Y a aut' chose !... A queu bout du cimetière que tu comptes le mett'e ?

Le maire

Ah ! dam... ça c'est à considérer ; faut ménager les suscesstibilités... A côté de qui qu'on pourrait ben le mett'e ?

Le cantonnier

C'est à vouèr ?

Le maire

Et de ben prés, même ! de ben prés !... Y a des familles que ça pourrait formaliser de se vouèr allonger en cont'e un de leurs memb'es un citouéyen comme c'ti-là !

Le cantonnier

Le fait est qu'y a pas de quoué se trouver flatté non pus !... Enfin, à part la rangée de l'ancien adjoint et celle de Mme de Brizon, la donatrice, ousqu'il est pas Dieu possible qu'on puisse seulement songer à le mett'e, je voués déjà pus tant de places que ça, dans le cimetière !...

Le maire

Dam', i' s'emplit un peu pus, tous les ans, de tous les ceuss que j'avons perdus dans l'année, et i' date pas d'hier ! mais, au train que ça va là, si tous les étrangers viennent nous le boucher, où don' que c'est que je nous ferons enterrer après, nous et les nôt'es ?

Le cantonnier

J’songe... el’coin à Magloire le pendu ?

Le maire

Voui... si Magloire le pendu était pâs le bieau-frère à Suchet-Magloire du Conseil... un bon, qu'a toujou's ben voté... On dirait que je manque de taqute !

Le cantonnier

Y a tout le temps des malintentionnés qui trouvent à redire su' tout !...

Le maire

J’sais ben... c'est justement pour ça... v'là les élections qu'approchent... Tu t'en rappelles, des dargniéres?... ben, mon gâs, i' s'en est pas fallu des tâs et des tâs pour que M. Mothiron Gustave me monte su' 1' pouél... M. Mothiron Gustave, qu'est venu établi' sa fabrique cheu nous, v'là core pâs neuf ans, me monter su' l’pouél à moué, natif d'icite, maire depis j'sais pus comben, qui s'a toujou's mis en quat'e pour la commune !... quoué que tu dis de ça, toué, Mitaine ?

Le cantonnier

Je dis que la faute en est aux ouvriers qu'i' fait veni' de côtés et d'aut'es, mais que le monde d'icite sait ben que M. Mothiron Gustave c'est tout ce qu'on voura : eun honnête homme, eun homme capable, un sincère républicain, p't-ét'e ?... mais que pour ét'e de la commune : il en est pâs et que, par conséquent, i' peut pâs en connaît'e les besoins comme toué !

Le maire

Enfin, quoué qu'i' ferait, li, M. Mothiron Gustave si qu'i' serait à ma place à c'tt 'heure?... 'serait p't-ét'e 'core pus emprunté que moué ?

Le cantonnier

Ça se pourrait ben, va 'lexis !

(On entend la chanson des conscrits)

Dans un village de l'Alsace,

Parmi les soldats du vainqueur,

Une blonde fillette passe

En murmurant d'un air vengeur...

Le maire

Allons bon !... c'est comme un fait exprès... eune route qu'est si peu passagère de coutume... y a pâs moyen d'avouér eune minute pour aviser... V'là les conscrits, à présent !

Le cantonnier, avec un brin d'admiration

Encore!... les cochons!... depis la revision ça fait leu' trouésième jour de bordée sans décesser !...

 

SCENE IV

Le cantonnier, le maire, les conscrits

Les conscrits

Salut, môssieu le maire !

Le maire

Salut, salut, les gâs !... vous v'là ben gaîtieaux, à c'souér ?

Premier conscrit

Pas d'quoué ét'e tristes !

Le cantonnier, au deuxième conscrit, qui a le nez écorché

Quiens, t'as voulu casser mes cailloux avec ton nez, toué, gâs !... on doute de ren quand on est saoûl !

Deuxième conscrit

Parguié oui... saoûl... c'est un coup de poing, si tu veux le savouér...

Premier conscrit

On vient de s'en foutre eune roulée avec ceuss de Bucy.

Deuxième conscrit

Nom de guieu !... la belle roustée qu'i' sont reçue !... y a l’michant Jusseaume qu'en a les oreilles toutes décollées !

Le cantonnier

Bougre !... vous y allez pâs de main-morte, vous aut'es !... pour ça, v' êt's taillés... des vrais harcules, quoué !

Les conscrits, ensemble, sautant ,sur un pied et faisant le salut militaire

Bons pour le service !

Le maire, considérant les conscrits

Des maît'es gâs comme ça, on va te les verser d'emblée dans l'artillerie !...

Premier conscrit

J'veux ben !... là ou ailleurs... j'm'en fous !

Le cantonnier

Dis pâs ça, mon couillon !... c'est eune belle arme, l'artil'rie... moué..., j'y ai servi : je m'en fais glouére et honneur... Si tu nous avais vus en Crimée !... et pis 70 est venu... J'avons rendu ben des services, nous aut'es, dans l'artii'rie ; mais les Prussiens avin des canons, des canons...

Le maire

Ah ! dam !... Après le conseil de révision, j'ai vu l'officier de recrutement qui disait au sous-préfet : "Mon cher, aujord'hui, y a que l'artil'rie, c'est de l'artii'rie que dépend le sort des batailles !... " Hein !... " C'est de l'artii'rie que dépend le sort des batailles ! " on s'est outillé depis 70... A la prochaine guerre, c'est vous qui nous les ferez rendre, les provinces pardues, ,v'entendez ben, les artilleurs !

Deuxième conscrit, un peu ému

Mais voui, môssieu le maire, qu'on entend ben... Guieu merci.., on n'est point sourd !...

Premier conscrit, rigolant

C'est pas comme Jusseaume ; i' doit 'core avouèr le bourdon dans l'oreille des tapes qu'il a reçues.., y a le grand Liche-Tout qu'a pas écopé, li, an'hui : i' fait le malin... Le premier coup qu'on se battra avec ceuss de Bucy faura itou y abîmer un peu la gueule pour y faire vouèr !... (Au deuxième conscrit. ) Dis don', j'allons pas prendre racine icite... on s'en va.

Le deuxième conscrit

Eh ben, en route.., j'allons bouére un lit'e cheu Goupil... V'là ta journée finie, toué, Mitaine?... v'êtes pas de trop, créyez ben, môssieu le maire !...

Le maire

Merci, les gâs.., j'ai 'core à faire un peu avec Mitaine.. ça sera pour la revoyée. (Voyant venir Marie.) Et pis, du reste, v'là de la compagnie qui vous sera pus agrèab'e que la nôt'e pour faire route jusqu'au bourg...

 

SCENE V

Le cantonnier, le maire, les conscrits, Marie Roule-ta-Bosse

Le maire, à la Marie

Te v'là déjà qui trottes, toué, la Marie ?

La Marie

Ah ! v'là bel an que j'sés debout !...

Premier conscrit

On s'arrête pas pour si peu, 'c’pas, la Marie ?

La Marie

C'est pas le moment de feignanter... y a eune goule de pus, cheu nous, à c'tt'heure... faut aller...

Le  maire

I'se fait vivre, comme ça, ton petit ?

La Marie

Si i' se fait vivre ?... mais i' vient comme un chou ! je l'avons mis l'autre jour su' la bascule ! i' pèse dix livres moins cent grammes.

Le cantonnier

La mauvaise harbe ça pousse toujou's !

La Marie

Parguié !... c'est pour ça que v'avez poussé, vous ! (Rires.)

Deuxième conscrit

Pan, Mitaine !... attrape !... c'est que faut pas s'y frotter à la Marie !

Le cantonnier

Faut pas s'y frotter ?... a pourtant ben fallu que queuqu'un s'y frotte !... qui qui y a fait l’petit qu'a' vient d'amener ?... c'est pas le Saint-Esprit ?

La Marie

Ah ! pour ça, non !... je vas pas assez souvent à confesse...

Le cantonnier

Qui que c'est, à c’câs-là?... Dis-nous qui que c'est ?... Tu veux pas nous dire qui que c'est, la Marie ?

La Marie

Pourquoué fére ?

Le cantonnier

Pour savouér, quiens !

La Marie

Que ça vous regarde... j'ai-t-y des comptes à vous rend'e à vous? (En causant, elle s'asseoit sur le bord de la brouette.)

Le cantonnier

Ah ! toué, tu fais la maline... mais, au fond, j'sais ben pourquoué que tu veux pâs le dire !... c'est que tu t'en rappelles pus, là !... Vouéyons (Désignant le Premier Conscrit) C'est-t-y li?... (Désignant le Deuxième Conscrit) C'est t-y li ?

Le premier conscrit, désignant le cantonnier

C'est-t-y li ? Oh ! vieux Chausson de Mitaine !.., l’en serait ben capab'e ?...

Le cantonnier

Ah ! non i... mes pauv's grous.., je le regrette ; mais v'là bieau temps que le brancard de ma berrouette est cassé... (A la Marie) C'est-y le Baïeux qu'a fait la mouésson avec toué? c'est-y le gâs au sabotier que t'en ratais pas eune avec li, aux danses el’dimanche... c'est-y Pitance, Pitance, de Bucy qu'était toujou's fourré dans tes cottes, par un moment?...

La Marie, se récriant

Pitance.., de Bucy !.., ah non !... pas c'ti-là !... et pis, tenez, v'là ce qu'en est au sujet de Pitance, de Bucy... I' m'a rôdé dans les cottes, ça, c'est vrai : j'y pouvais ren !... Mais un jour qu'i' voulait à toutes forces, j'y ai dit : " J’veux pas, avec toué !... va à Bucy, va avec les filles de cheu vous ! " Et Pitance est pas revenu ! Après tout, quouéque je risque, à présent ; je veux pâs me faire passer pour eune qui sait pas ce que c'est ; mon petit est là pour crailler le contraire... eh ben, voui !... je me sés jamais ren refusé, de c’côté-là ; mais, dans mes préférences.., je sés jamais sortu de la commune... ça, j’peux vous le jurer ! et su' la tête de mon petit, si vous voulez !

Le cantonnier, s'exclaffant

Ah bon guieu d’Marie !... bon guieu d’Marie !

Le maire, qui s'impatiente

Dis-don', Mitaine... t'es à ton affaire... du moment que tu racontes des cochonneries... y a pourtant aut'e chose qui presse pus que ça... hein?

Le cantonnier

C'est vrai ! 'lexis (Congédiant les conscrits et la Marie)

Le maire

Allons, à revouér, mes enfants !... amusez vous ben... on est jeune qu'un coup !...

Deuxième conscrit, en s'en allant et soulevant la brouette où s'est assise la Marie

Quiens, bouge pus, la Marie... je parie que je te roule comme ça jusqu'au bourg... bon guieu ! que t'es lourde !... t'es pourtant déchargée d'un bon poids... t'es trop lourde !... J’déhotte tout. (Il culbute la brouette. )

La Marie, se relevant en riant

Grand couillon, avec ton écorchasse au nez ! (Le Premier Conscrit, qui l'a aidée à se relever, lui empoigne un bras,- le Deuxième Conscrit se saisit de l'autre et ils partent tous en chantant.)

 

SCENE VI

Le cantonnier, le maire

Le cantonnier

Eh ben, t'as avisé... quoué que je faisons ?...

Le maire

Hein ?... 'acré nom de guieu de nom guieu de galvaudeux !... i' pouvait pâs seulement aller querver pus loin ?

Le cantonnier

Pour ça, il avait pâs des masses de chemin à faire...

Le maire

C'est vrai... v'là le champ à Bouzier, là, devant nous, tout en luzarne... j'ai 'core vu l'aut'e jour, su' le cadastre, que c'était le champ à Bouzier qui faisait la limite de la commune, du côté de Bucy.

Le cantonnier

Quiens, j'avais toujou's eu idée que c'était le grand orme...un peu pus loin, au bout de la sente.

Le maire

Non, non !... j’te dis que j'ai vu le cadastre; l'orme est su' Bucy... Comme tu voués, à -dix pas de pus...

Le cantonnier

C'était ben du tracas de moins !

Le maire

Ben sûr... Tout -de même, c'est pâs à dix pas de pus qu'il est tombé... c'est icite !...

Le cantonnier

Ça, on pouvait pâs y en empêcher ; mais...

Le maire

Vouéyons, Mitaine, faut en fini'. Ecoute moué. On se connaît pas d'hier tous les deux. Tu te rappelles, dans le temps, quand j'allin en classe, c'était à qui qui ferait des niches au maître d'école... et pus tard, qu'on était conscrits, j'en avons-t-y fait des bonnes blagues ? hein ! Ce coup que j'étions descendus dans la cave à défunt mon père !... Dis, tu te rappelles, y en avait jamais un pour vendre l'aut'e ! eh ben, là, Mitaine, j'ai eune idée... dans l'intérêt de la commune - comme de juste ! -

Le cantonnier

Moué itou ! 'Iexis, j'en ai eune !

Le maire

Tant mieux... ça fait deux !...

Le cantonnier

Savouér?... si c'était la même ?

Le maire

V'là... je retirons le corps de là-n-dans... je le chargeons dans ta berrouette...

Le cantonnier

J'écarte ma pieau de bique par en-dessus...

Le maire

T'écarte ta pieau de bique par en-dessus... voui !... tu y es !... t'avais ben même idée que moué... 'acré Mitaine, va !... Tu fous queuques tours de roue à ta berrouette...

Le cantonnier

Et pouf !... je déhotte not' traîneux su' Bucy... C'est moins gai que de déhotter eune fille su' la route, comme les conscrits de tantoût, mais, bah !...

Le maire

Allons-y... et magnons-nous ! (Ils tirent le cadavre de l'abri, le chargent sur la brouette et le couvrent de la peau de bique)

Le cantonnier, tout en arrangeant la peau de bique sur le cadavre

Ah ! c'est dommage que ça puisse pas se dire !... la commune saura jamais ce que t'as fait pour elle, à c’souèr, 'Iexis?

Le maire

Ça fait ren, Mitaine !... Va... et déhotte-le.... tout de même pâs avant que d'être de l'aut'e côté du grand orme... pour être pus sûr !...

Le cantonnier part avec la brouette ; le maire le regarde s'éloigner.

 

 

MA CHATTE GRISE...

 

Ma chatte grise était insupportable

Et vieille de treize ans au moins :

Elle volait ma viande sur la table

Et foirait partout dans les coins !

Je vous avais aussi, maîtresse brune

Et jeune autant qu'il est permis :

Vous me faisiez des scènes importunes

Et couchiez avec mes amis.

 

Refrain

J'ai tué notre amour

(Il fallait en finir !)

J'ai tué notre amour

Comme j'ai l'autre jour

Noyé ma chatte grise.

 

Dans l'étang vert où flottent des charognes

J'ai, d'un geste plein de dégoût,

Jeté ma chatte aux façons sans vergogne,

Avec un bloc de grés au cou ;

Et vous, maîtresse aux trahisons sans nombre,

Je vous ai jetée dans Paris,

Grand étang noir où plus d'une âme sombre,

Avec le poids de mon mépris.

 

Lorsque j'ai vu mourir ses feux d'agate

Dans l'onde couleur vert-de-gris,

Je me suis dit : « Ma pauvre vieille chatte !...

Elle attrapait bien les souris ! »

Depuis le froid tantôt où vous partîtes

Lorsque parfois je me souviens,

Je pense au fond de moi : « Pauvre petite !...

Après tout, elle m'aimait bien! »

 

Lors, maintenant, sur l'étang vert qui porte

Malgré les gros pavés de grés,

L'amas flottant des pauvres bêtes mortes

Je vois monter tous mes regrets ;

Et, dans la rue infernale où subsiste

Un lambeau de mon amour mort,

Lorsque je vois les filles aux seins tristes,

Je vois passer tous mes remords.

 

LES MAINS BLANCHES, BLANCHES...

 

 

Elle avait les mains blanches, blanches,

Comme deux frêles branches

D'un aubier de mai ;

Elle avait les mains blanches, blanches

Et c'est pour ça que je l'aimais.

 

Elle travaillait aux vignes ;

Mais les caresses malignes

Du grand soleil

Et l'affront des hâles

Avaient respecté sa chair pâle

Où trônait mon baiser vermeil.

 

Et ses mains restaient blanches, blanches,

Comme deux frêles branches

D'un aubier de mai.

Et ses mains restaient blanches, blanches

Et toujours ! toujours ! je l'aimais

 

Mais un monsieur de la ville

Avec ses billets de mille

Bien épinglés

Vint trouver son père

Aux fins des vendanges dernières

Et s'arrangea pour me voler...

 

Me voler la main blanche, blanche,

Comme une frêle branche

D'un aubier de mai,

Me voler la main blanche, blanche

La main de celle que j'aimais !

 

Au seul penser de la scène

Où l'Autre, en sa patte pleine

D'or et d'argent,

Broierait les mains chères

Au nez du maire et du vicaire,

J'ai laissé ma raison aux champs,

 

Lui ! toucher aux mains blanches, blanches,

Comme deux frêles branches

D'un aubier de mai,

Lui ! toucher aux mains blanches, blanches,

Aux mains de celle que j'aimais

 

La veille -du mariage,

Chez le charron du village

Je fus quérir

Un fer de cognée,

Et m'en servis à la nuitée,

Quand ma belle fut à dormir.

 

J'ai coupé ses mains blanches, blanches,

Comme deux frêles branches

D'un aubier de mai,

J'ai coupé ses mains blanches, blanches...

C'était pour ça que je l'aimais !

 

 

LES MANGEUX D'TERRE

 

Je r'pass’tous les ans quasiment

Dans les mêm's parages,

Et tous les ans j'trouv' du chang'ment

De d'ssus mon passage ;

A tous les coups c'est pas l'mêm' chien

Qui gueule à mes chausses ;

Et pis voyons, si je m'souviens,

Voyons dans c'coin d'Beauce.

 

Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min

- Cheminot, cheminot, chemine ! -

A c't'heur' n'est pas pus grand qu'ma main...

Par où donc que j'chemin'rai d'main?

 

En Beauc’vous les connaissez pas ?

Pour que ren n'se parde,

Mang'rint on n'sait quoué ces gas-là,

l's mang'rint d'la marde !

Le ch'min c'était, à leu' jugé

D'la bonn' terr' pardue :

A chaqu’labour i's l'ont mangé

D'un sillon d'charrue...

 

Z'ont groussi leu's arpents goulus

D'un peu d'gléb' tout' neuve ;

Mais l'pauv' chemin en est d'venu

Minc’comme eun' couleuve.

Et moué qu'avais qu'li sous les cieux

Pour poser guibolle !...

L'chemin à tout l'mond', nom de Guieu !

C'est mon bien qu'on m'vole !...

 

Z'ont semé du blé su l'terrain

Qu'i's r'tir'nt à ma route ;

Mais si j'leu's en d'mande un bout d'pain,

l's m'envoy'nt fair' foute !

Et c'est p't-êt' ben pour ça que j'voués,

A m'sur' que c'blé monte,

Les épis baisser l'nez d'vant moué

Comm' s'i's avaient honte !...

 

O mon bieau p'tit ch'min gris et blanc

Su' l'dos d'qui que j'passe !

J'veux pus qu'on t'serr' comm' ça les flancs,

Car moué, j'veux d'l'espace !

Ousqu'est mes allumett's?... A sont

Dans l'fond d'ma pann'tière...

Et j'f'rai ben r'culer vos mouéssons,

Ah ! les mangeux d'terre !...

 

Y avait dans l'temps un bieau grand ch'min,

- Cheminot, cheminot, chemine ! -

A c't'heur' n'est pas pus grand qu'ma main...

J'pourrais bien l'élargir, demain !

 

 

LES MANIES RIDICULES

 

J'suis un garçon plein de scrupules,

Tout l'mond’connaît ma probité ;

Malheureus'ment, j'suis affecté

De quelques mani's ridicules :

Lorsque mes affaires réclament

Que j'sois levé de bon matin,

Pour être à l'heur'le lendemain,

J'couch' le soir chez un'petit femme !

 

Refrain

J'laiss’des pavés

Dans les cafés,

J'plant' des drapeaux

Chez les bistros.

J'pos’des lapins

Aux pauvr's p'tit's femmes.

 

J'boulott' chez un bistro très chouette ;

Mais, comm' j'lui donn' jamais d'argent

J'suis avec lui très exigeant,

Pour lui fair' croir' qu'j'ai d'la galette.

Quand j'ai pompé à fortes doses,

J'vais parler au garçon tout bas

Et s'il m'fait d'l'oeil il n'me r'voit pas,

Ou s'il me r'voit c'est la mêm' chose.

 

D'puis l'temps que j'fais mes escapades

De lapins j'ai tout un clapier,

De drapeaux j'ai tout un trophée

Et d'pavés toute un' barricade

Il n'y a qu'un' chos’qui me gêne,

C'est mes pavés qui m'barr'nt le ch'min,

Pour aller d'Montmartre à Pantin,

Faut que j'prenn' par l'Av'nu' du Maine,

 

MARCHE DES GARDES CIVIQUES

 

 

Chaqu’Dimanch' le bon Bruxellois

Pour la Patrie et pour le roi

Arbor' des allur's militaires

Tous les citoyens d'Moolenbeck,

Du boulanger à l'apoteck,

Se mettent sur le pied de guerre...

Alors faut les voir passer dans c'tt'état

Fredonnant grav'ment ce petit refrain-là :

 

Refrain

Godfordom ! ça est d'la fatiqu'

D'êtr' gard’civiqu'

Mais ça est quand mêm' chic...

Godfordom ! c'est lourd un fusil

C'est dang'reux aussi

Mais on a d'beaux habits

Godfordom !

Godfordom !

 

Celui-là qui commande en chef

C'est tout bonnement le gros Jef

Le charcutier de sur la place ;

II a la têt' de Poléon

A part que ses ch'veux y sont blonds

Il veut que ça pète ou qu'ça casse...

Aussi faut entend’les vaillants soldats

A chacun d'ses ordr's entonner cet air-là :

 

Refrain

Godfordom ! ça est d'la fatiqu'

D'étr' gard’civiqu'

Mais ça est quand mêm' chic...

Godfordom ! halte pour un' fois

Jefke... ou sans quoi

On s'fournit plus chez toi !

Godfordom !

Godfordom !

 

La.d'ssus, le bon Van den Bistroo

Qui tient un débit de faro

Dit, épongeant sa fac’qui suinte :

" Aï ! voyons, faut pas s'engueuler ;

l'fait trop chaud. Mieux vaut aller

Chez moi profiter sur un' pinte ! "...

Alors, tout le mond’s'en va boir' comm' ça

Dans l'estaminet en chantant cet air-là

 

Refrain

Godfordom ! ça est d'la fatiqu'

D'étr' gard’civiqu'

Mais ça est quand mêm' chic...

Godfordom ! c'est Jef qu'est l'plus saoul

C'est juste après tout

Car c'est l'chef, savez-vous ?

Godfordom !

Godfordom !

 

L'soir, les voyant rentrer avec

Un' joyeus’cuit' dans Moolenbeck

Ayant servi l'Roi, la Patrie,

Leurs femm', fiér's de tels héros

Leur ouvrent les bras ronds et gros

Et les étouff'nt de calin'ries...

Alors en s'laissant glisser dans les draps

Soldats et gradés soupir'nt ce r'frain-là :

 

Refrain

Godfordom ! ça est d'la fatiqu'

D'êtr' gard’civiqu'

Mais ça est quand mêm' chic...

Godfordom ! d'puis c'matin qu'je m'tu'

Tant pis ! j'n'en peux plus

Maint'nant je tire au...

Godfordom !

Godfordom !

 

 

Paroles de G. COUTE et SEIDER

Musique de Alcib MARIO

 

LA MAUVAISE HERBE

 

 

J’avais pourtant jeté mon blé

Au mitan d’un champ bien sarclé,

Et j’étais sûr de ma semence.

J’avais placé mon cœur pourtant

Parmi le cœur le plus constant,

Et j’étais plein de confiance !

 

Refrain

Mais la mauvaise herbe

(Voyez ma gerbe

Et mes amours...)

Mais la mauvaise herbe,

Ça pousse toujours !...

 

Sans qu’on ait jamais su comment

L’ivraie — à côté du froment —

Germa dans la terre endormie.

Et le mensonge vint un jour,

Éclore auprès de mon amour

Dans le petit cœur de ma mie !

 

Refrain

Car la mauvaise herbe, etc.

 

De mes sillons, après l’hiver,

En même temps que le blé vert,

Ont surgi les nielles traîtresses,

Et j’ai senti la trahison

Ainsi qu’une fleur de poison,

Sous les roses de nos caresses.

 

Refrain

Ah ! la mauvaise herbe, etc.

 

Nielle et chiendent ont triomphé

Et mon blé, par eux, étouffé,

A péri partout dans la plaine

Mon pauvre amour est mort aussi !

Mon pauvre amour est mort ainsi :

Écrasé sous un peu de haine !

 

Refrain

...Sous la mauvaise herbe, etc.

 

On coupe aujourd’hui les épis

Les blés fauchés font un tapis,

Derrière chaque faux qui volte ;

Plus d’un amoureux moissonneur

Ramasse aujourd’hui du bonheur,

Et voici ma triste récolte :

 

Dernier refrain

De la mauvaise herbe !

(Voyez ma gerbe

Et mes amours)

De la mauvaise herbe

Qui pousse toujours !

 

 

MA VIGNE POUSSE

 

Je compte bientôt soixante vendanges,

N’empêche que j’ai planté l’an dernier,

Le jour où ma vigne emplira ma grange

Ses pieds descendront chatouiller mes pieds.

Mais, déjà mes yeux la voient, fière et douce

Ainsi qu’une fille allant à l’amour,

Forte comme un gas qui vient des labours

Et mon cœur sourit car ma vigne pousse.

 

Refrain

Ah ! lon la ! ma vigne pousse ! lon la !

C’est l’avenir qui pousse là !

 

Ma vigne verra crever la bêtise,

Les croix tomberont des dieux inhumains

Dont le prêtre boit tout seul à l’église,

Tout le monde aura le calice en main !

Ma vigne verra les noces sincères

De beaux amoureux s’aimant librement,

Sans jamais mentir, même d’un serment,

Et ne sachant plus le chemin du maire.

 

Ma vigne verra chasser la misère

Tous les assassins à ventre de loups,

Noieront leurs couteaux dans l’eau des rivières

Pour chanter son vin sur des airs très doux.

Les errants maudits et les sans asile

Seront des rêveurs qui viendront le soir

Boire en la liqueur tendre du pressoir

Le ciel qui se mire au creux des sébiles.

 

Ma vigne verra fusiller la guerre,

Ses raisins de paix en paix mûriront ;

Leur sang rougira seul les bouches claires

Qui refuseront celles des clairons.

Ma vigne verra tomber les frontières,

Et les ennemis des temps disparus,

Allonger les bras après avoir bu

Pour reboire un coup et choquer leurs verres.

 

Ma vigne verra les temps d’harmonie,

Les enfants viendront comme ses raisins ;

Les sentiers seront moins beaux que la vie,

Les hommes auront la bonté du vin.

Ah ! ma vigne forte ! Ah ! ma vigne douce !

On me dit : Pourquoi rêver tout cela

Vieux qui doit mourir quand tantôt viendra ?

Je mourrai tantôt, mais ma vigne pousse !

 

MOSSIEU IMBU

 

Môssieu Imbu est mort, est mort et entarré !

Môssieu Imbu ! ... un gâs qui v'nait d'èt' décoré

Pour pas avouèr mis d'cess’depis qu'il 'tait au monde

A bagosser: « Imbu ! ... Imbu !... » et qu'était pus

Counnu qu'sous c'sobriquet à dix yieu's à la ronde...

Môssieu Imbu est mort, est mort et entarré !

I dira pus : «  Imbu !.. Imbu ! »  Môssieu Imbu !

 

Il avait tro's, quat' cépé's d'vigne en haut d'la côte

Et queuqu's minieaux d'blé dans la plain' de pus qu'les aut'es.

Pas des mass's, pas des tas ! pas ben larg', pas ben long !

Mais assez, pour pouvouèr avouèr eune opignon...

I' passait su' la place en lisant son journal.

Il 'tait républicain !... rouge... anticlérical !

Et c'est pour ça qu'il 'tait, depis troués élections,

L'Maire !... el'maire ed’cheu nous ! ... Môssieu l'mair'! nom de Guieu !

 

« Les curés !... » qu'i' disait - et, i' d'venait furieux ! -

« Des ouésieaux qu'la République engréss’dans son sein,

Et des cochons qui sont s'ment pas républicains !

Et pis qu'i's prenn'nt pas d'gants pour chatouiller les fesses

Aux femm's et aux garçaill's dans leu bouéte à confesse...

Moué !... j'veux pas qu'la bourgeoués’foute el’pied à la messe ! »

 

C'est vrai !... Mame Imbu foutait pas l'pied à la messe !

Tout d'même, il 'tait cocu... cocu coumme à confesse :

I' gangnait trop souvent l'notaire à la manille,

Le p'tiot notair' qu'avait des si fin's moustach's breunes !

Mais, assorbé dans la gérance ed’la coummeune,

Môssieu Imbu portait ses cornes sans les vouér

Et i' r'dev'nait gâitieau à dévider c't t'histouére,

C'tte bounne histouèr' de franc-maçon en mal d'esprit,

C'tte vieille histouér' du charpenquier tourneux d'chevilles :

Le cornard du pigeon et d'la Vierge Marie...

«  Ah la r'ligion ! ... qué's couillonnad's et qué's môm'ries ! »

Et l'dégoût l'empougnait si fort qu'à des moments

S'il avait pas été c’qu'il 'était : eune houmme' conv'nab'e :

I' vous aurait craché su' un Saint-Saquerment !

 

Mais, quand qu'c'est qu'i vouéyait passer un régiment,

Eun' vent-vol trifouillait soun âm' de contribuab'e

En revolt' cont' les couillounnad's et les môm'ries;

D'vant l'drapieau, c'tt' aut' Saint-Saquerment : c'ti d’la Patrie !

I' faisait un salut à s'en démancher l'bras

Et qu'était, ma grand foué ! joliment militaire

D'la part d'un gâs qu'avait jamais été soldat...

Il avait ses idé's su' les vu's d’l'Angleterre

Et il 'tait poummouniqu’d'avouér gueulé la R'vanche,

L'hounneur de nout' armée et la glouér de la France !

 

C'est avec ça qu'il bouchait l’vid’de ses discours

Que l'maît' d'écol’passait en r'vu' pou' les grands jours

De Fête-Dieu laïqu', de Paradis scolaire :

Quatorz' juillet d'lampions roug's et d'pompiers brinzingues,

Distribution d'prix aux mardeux à qui qu'on s'ringue

Du républicanisse à les en fer' querver :

 

Il 'tait memb' d'eune flopé' d'sociétés d'brav's gens,

Et des foués président - d'quoué qu'il 'tait honoré -

Société d'secours mutuels et d'gymnastique,

Société d'tir et société d'musique !

Société d'tempérance et, tout en mêm'temps,

Société des francs-buveurs : les « Amis d'la vigne »  !

Il 'tait pardu dans les rubans et les insignes :

Les mains qui s'quienn'nt, les p'tit's lyr's, les grapp's ed’raisin

Et aut's verrotaill'ris d'petzouill's civilisés

Qui bé'nt coumm'gueul’de four d'vant cell's-là des sauvages:

 

Il avait fait planter su' la plac’du village

Eune estatu !... pasque la coummeun' d'à-couté

N'n'avait eun'! et qu’j'étions ben autant qu'nous vouésins !...

...C'est l'poltrait d'un gâs qu'mém'les vieux ont pas connu !

Qu'est p'tét' qu'eun' blagu' !... Mais là !... j'avons nout' estatue

Et les deux chians au boucher ont eun' pissoquiére ! ...

D'aucuns ont dit qu'il 'tait pus urgent d'fére un ch'min,

Mais allez don' contenter tout le monde et son père !

 

Le jour d'l'inauguration de c'tte sapré' garce

D'estatu' ! yieau tombait, tombait coumm' vach' qui pisse !

Môssieu Imbu gangna chaud et fréd sous l'avarse

Et est décédé, coumm' les lett's de deuil le disent :

- A cinquante ans !... muni des saquerments d'l'Eglise ! -

J'l'avons r'conduit là-bas, dans l'enclos à tout l'monde,

En r'broussant l'pouél à nous chapieaux en sign' de deuil.

J'l'ont pleuré avec des discours su' son çarcueil,

J'l'ont r'gretté avec des tas d'courounn's su' sa tombe

Et j'l'ont laissé, porteux d'ses tit's et d'ses médailles,

Couché en terre, à couté des dargniér's semailles.

 

Môssieu Imbu est mort... est mort et entarré ! ...

Ah ! qué' souleil et qué' bon vent su' les luzarnes,

Et coumm' le vin mouss’frais aux pichets des aubarges

Et qu'la fille est don' gent' qu'écart' des draps su' l'harbe ! ...

Moué, ça m'dounne envi' d'viv' de r'veni' d'l'entarr'ment !

...C'est ça, bon Guieu ! ... tant qu'a dur'ra... vivons la vie !

Vivons-la ! en restant des houmm's tout bounnément

Et sans l'embistrouiller d'étiquett's d'épic'rie

Ou d'sentiments d'bazar en chiffon et far-blanc ! ...

Leu' politique empéch' pas les fleurs d'ét' jolies !

 

Et, pisqu’Môssieu Imbu est mort et entarré,

I' bouéra pus !... Dis don', la belle, au coin du pré...

Buvons, nous aut's ! ... el'vin est bon ! ... A nout' santé !

Et chiffounnons les draps qu'tu t'en viens d'écarter !

 

LES MOULINS MORTS

 

On vient d'arrêter le moulin

Qui chanta, chanta, tout le jour,

Son refrain tout blanc, tout câlin

En faisant son œuvre d'amour...

Et je suis là, ce soir, mon Dieu !

Gisant quelque part, au milieu

Du moulin où plus rien ne bruit...

Avec mon cœur pareil à lui !...

 

L'odeur du buis, le son du glas,

Un temps de neige, un soir d'ivresse

M'attristent moins que la tristesse

Des moulins qui ne tournent pas !...

 

Les meules ont l'air d'écraser

Du silence sous leur torpeur...

Et le blutoir ankylosé

Crible de la nuit sur mon cœur,

Mon cœur déjà si plein de nuit

Et que le silence poursuit

Toujours, toujours, depuis le jour

Où finit mon dernier amour...

 

L'eau coule, pleurant de langueur,

Sous la vanne aux bords vermoulus,

Comme l'inutile douleur

D'un cœur aimant qui n'aime plus...

Et ce cœur-là, mon cœur à moi,

Sentant sa peine avec effroi

En la douleur morne de l'eau,

Vient à crever d'un gros sanglot...

 

Holà ! clair meunier de l'Espoir

Qui remets en marche, le jour,

Le moulin qui s'arrête au soir

Comme un pauvre cœur sans amour !...

Holà ! déjà l'aube éclaircit

Le moulin... et mon cœur aussi !

Holà ! holà ! meunier qui dors,

Ressuscite les moulins morts !...

 

L'odeur du buis, le son du glas,

Un temps de neige, un soir d'ivresse

M'attristent moins que la tristesse

Des moulins qui ne tournent pas !...

 

NOËL DE LA FEMME QUI VA AVOIR UN PETIOT ET QUI A FAIT UNE MAUVAISE ANNEE

 

Les cloches essèment au vent

La joi' de leur carillonnée,

Qui vient me surprendre, rêvant,

Dans le coin de ma cheminée ;

Noël ! Noël ! c'est aujourd'hui

Que Jésus vint sur sa litière,

Noël ! mon ventre a tressailli

Sous les plis de ma devantière.

 

O toi qui vas, dans mon sabot,

Me descendre, avec un petiot,

De la misère et de la peine,

Noël ! Noël ! si ça se peut

Attends encore ! Attends un peu ! …

Attends jusqu'à l'année prochaine !

 

Noël ! Noël !cette anné'-ci

Le froid tua les blés en germe,

Tous nos ceps ont été roussis ;

Le « jeteux d’sorts », sur notre ferme,

A lancé son regard mauvais

Qui fait que sont « péri's » mes bêtes,

Que mes pigeons se sont sauvés

Et que mon homme perd la tête.

 

Tous mes gros sous, à ce train-là,

Ont filé de mon bas de laine,

Quand reviendront ? Je ne sais pas !

Mais, à la récolte prochaine,

J'espère voir les blés meilleurs

Et meilleure aussi la vendange,

Pour mon bonheur et le bonheur

De l'enfant dont j'ourle les langes.

 

 

NOS VINGT ANS

 

Gueux, qu'avions-nous jusqu'à ce jour?

- De l'or, pas un sou ! Du sol, pas un pouce !

Notre âge nous livre l'amour,

Blond trésor et vigne aux vendanges douces

Mais voici qu'on veut nous voler

Trois ans de bonheur éclos hier à peine.

Et voici qu'on veut affubler

Nos tendres vingt ans d'oripeaux de haine

 

Refrain

Les gros, les grands !... Si c'est à vous

Ecus sonnants et bonne terre

Les gros, les grands !... Si c'est à vous

vous les gardez pour vous !

Mais nos vingt ans, ils sont à nous

Et c'est notre seul bien sur terre.

Mais nos vingt ans, ils sont à nous

Nous les gardons pour nous !

 

Pourquoi des clairons, des tambours ?...

Le violon jase au fond des charmilles.

Les galons et les brandebourgs

Ça fait mieux autour du jupon des filles !

Notre coeur dans un coeur aimé,

Reposera mieux qu'au sein de l'histoire

Car nous nous flattons d'estimer

Une nuit d'amour plus qu'un jour de gloire.

 

Notre bonheur n'est pas jaloux

Du bonheur de ceux qui disent : Je t'aime

Dans un autre patois que nous.

Nous ne voulons pas troubler leur poème.

Et fiers d'épeler à présent

Dans un livre plein de -douces paroles.

Pour apprendre à verser du sang

Nous ne voulons pas aller à l'école.

 

Le mensonge, en l'amour prend corps,

Mais il prête une âme aux drapeaux qui bougent

Alors, nous préférons encor

Le mensonge rose au mensonge rouge.

Et sur ce, bourgeois impotents

Dont le champ fleurit, dont le coffre brille,

Ne demandez plus nos vingt ans :

Ils sont promis pour le prochain quadrille.

 

NOUVEAU CREDO DU PAYSAN

 

Bon paysan -dont la sueur féconde

Les sillons clairs où se forment le vin

Et le pain blanc qui doit nourrir le monde,

En travaillant, je dois crever de faim ;

Le doux soleil, de son or salutaire,

Gonfle la grappe et les épis tremblants ;

Par devant tous les trésors de la terre,

Je dois crever de faim en travaillant !

 

Refrain

Je ne crois plus, dans mon âpre misère,

A tous les dieux en qui j'avais placé ma foi,

Révolution ! déesse au coeur sincère,

Justicière au bras fort, je ne crois plus qu'en toi ! (bis)

 

Dans mes guérets, au temps de la couvraille,

Les gros corbeaux au sinistre vol brun

Ne pillent pas tous les grains des semailles :

Leur bec vorace en laisse quelques-uns !

Malgré l'assaut d'insectes parasites,

Mes ceps sont beaux quand la vendange vient

Les exploiteurs tombent dessus bien vite

Et cette fois, il ne me reste rien !

 

Au dieu du ciel, aux maîtres de la terre,

J'ai réclamé le pain de chaque jour :

J'ai vu bientôt se perdre ma prière

Dans le désert des cieux vides et sourds ;

Les dirigeants de notre République

Ont étalé des lois sur mon chemin,

D'aucuns m'ont fait des discours magnifiques,

Personne, hélas ! ne m'a donné de pain !

 

Levant le front et redressant le torse,

Las d'implorer et de n'obtenir rien,

Je ne veux plus compter que sur ma force

Pour me défendre et reprendre mon bien.

Entendez-vous là-bas le chant des Jacques

Qui retentit derrière le coteau,

Couvrant le son des carillons de Pâques :

C'est mon Credo, c'est mon rouge Credo

 

L'ODEUR DU FUMIER

 

 

C'est eun' volé' d'môssieux d'Paris

Et d'péquit's dam's en grand's touélettes

Qui me r'gard'nt curer l'écurie

Et les "téts" ousque gît'nt les bêtes :

Hein ?... de quoué qu'c'est, les villotiers,

Vous faisez pouah ! en r'grichant l'nez

Au-d'ssus d'la litière embernée?...

Vous trouvez qu'i' pu', mon feumier?

 

Ah ! bon guieu, oui, l'sacré cochon !

J'en prends pus avec mes narines

Qu'avec les deux dents d'mon fourchon

Par oùsque l'jus i'dégouline,

- I' pu' franch'ment, les villotiers !

Mais vous comprendrez ben eun' chouse,

C'est qu'i' peut pas senti' la rouse ! ...

C'est du feumier... i'sent l'feumier !

 

Pourtant, j'en laiss’pas pard'e un brin,

J'râtle l'pus p'tit fêtu qu'enrrouse

La pus michant' goutt' de purin,

Et j'râcle à net la moind'er bouse !

- Ah ! dam itou, les villotiers,

Malgré qu'on seye en pein' d'avouer

Un "bien " pas pus grand qu'un mouchouer,

On n'en a jamais d'trop d'feumier !

 

C'est sous sa chaleur que l'blé lève

En hivar, dans les tarr's gelives ;

I'dounn' de la force à la sève

En avri', quand la pousse est vive !

Et quand ej'fauch' - les villotiers !

Au mois d'Août les épis pleins

Qui tout' l'anné' m'dounn'ront du pain,

Je n'trouv' pas qu'i' pu', mon feumier !

 

C'est d'l'ordur' que tout vient à nait'e :

Bieauté des chous's, bounheur du monde,

Ainsi qu's'étal’su' l'fient d'mes bêtes

La glorieus'té d'la mouésson blonde...

Et vous, tenez, grous villotiers

Qu'êt's pus rich's que tout la coummeune,

Pour fair' veni' pareill’forteune

En a-t-y fallu du feumier !!!

 

Dam' oui, l'feumier des capitales

Est ben pus gras que c'ti des champs :

Ramas de honte et de scandales...

Y a d'la boue et, des foués, du sang !...

- Ah ! disez donc, les villotiers,

Avec tous vos micmacs infâmes

Ousque tremp'nt jusqu'aux culs d'vos femmes...

I'sent p'tét' bon, vous, vaut' feumier?...

 

Aussi, quand ej'songe à tout ça

En décrottant l'dedans des "téts"

J'trouv' que la baugé' des verrats

A 'cor comme un goût d'properté !

Et, croyez-moué, les villotiers,

C'est pas la pein' de fèr' des magnes

D'vant les tas d'feumier d'la campagne :

I' pu' moins que l'vout'... nout' feumier !

 

LES OIES INQUIETES

 

Les oies qui traînent dans le bourg

Ainsi que des commères grasses

Colportant les potins du jour,

En troupeaux inquiets s'amassent.

Un gros jars qui marche devant

Allonge le cou dans la brume

Et frissonne au souffle du vent

De Noël qui gonfle ses plumes...

 

Noël ! Noël !

Est-ce au ciel

Neige folle

Qui dégringole,

Ou fin duvet d'oie

Qui vole.

 

Leur petit œil rond hébété

A beau s'ouvrir sans trop comprendre

Sur la très blanche immensité

D'où le bon Noël va descendre,

A la tournure du ciel froid,

Aux allures des gens qui causent,

Les oies sentent, pleines d'effroi,

Qu'il doit se passer quelque chose.

 

Les flocons pâles de Noël

- Papillons de l'Hiver qui trône -

Comme des présages cruels

S'agitent devant leur bec jaune,

Et, sous leur plume, un frisson court

Qui, jusque dans leur chair se coule.

L'heure n'est guère aux calembours,

Mais les oies ont la chair de poule.

 

Crrr !... De grands cris montent parmi

L'aube de Noël qui rougeoie

Comme une Saint-Barthélemy

Ensanglantée du sang des oies ;

Et, maintenant qu'aux poulaillers

Les hommes ont fini leurs crimes,

Les femmes sur leurs devanciers

Dépouillent les corps des victimes.

 

VOLUME 3

LE PANTALON DU COUSIN JULES

 

J’suis d’un’ famill’qu’on estime honorable ;

Mon cousin est un garçon très capable,

Et mon oncle un fort honnête épicier ;

Mais, ceci est incontestable,

Ils manqu’nt de chic pour s’habiller :

 

Refrain

Le pantalon de mon cousin Jules

Est beaucoup trop long, c’est bien ridicule.

Le pantalon de mon oncle Éloi

Est beaucoup trop court, il a l’air d’une oie.

 

Lorsqu’il débit’ du sucre ou d’la chandelle,

L’un est toujours à monter ses bretelles ;

Et quand l’aut’ part pour aller déposer

Quelque chos’chez sa clientèle,

Il est toujours à les baisser.

 

L’premier n’trouv’ pas d’balayeur qui l’dégotte

Pour ramasser la poussière ou les crottes,

Et le second, lorsqu’il s’indigne après

La tenu’ des dam’s en culotte,

Fait voir le poil de ses mollets.

 

Un jour que Jul’s s’était flanqué la cuite

(C’est rare ! et puis chez lui ça n’a pas d’suite !)

Dans son grimpant il vint à s’oublier ;

Un jour seul’ment après… sa fuite

Il vit ses souliers tout mouillés.

 

L’été dernier, sur une très chic plage,

Mon oncle put entendr’ sur son passage

L’mond’qui disait : « Où sont donc les gardiens

Pour interdire à ce sauvage

D’passer en ville en cal’çon d’bain.

 

Et si jamais un ami leur réclame

La raison d’leur accoutrement infâme

Ils répond’nt : « Si not’ culott’ fait pitié,

C’est simplement pour que not’ femme

Ne soit pas tenté’ d’la porter.

 

LE PATOIS DE CHEZ NOUS

 

Dans mon pays, dès ma naissance

Les premiers mots que j'entendis

Au travers de mon «innocence »

Semblaient venir du paradis

C'était ma mère, toute heureuse,

Qui me fredonnait à mi-voix

Une simple et vieille berceuse,

En patois...

 

Le joli patois de chez nous

Est très doux !

Et mon oreille aime à l'entendre.

Mais mon cœur le trouve plus doux,

Et plus tendre !

 

Dans mon pays, au temps des sèves,

A l'âge où d'instant en instant,

L'amour entrevu dans nos rêves

Se précise dans le Printemps.

Cueillant les fleurs que l'avril sème

Un jour, pour la première fois,

Une fille m'a dit : « Je t'aime »

En patois...

 

De mon pays blond et tranquille

Quand je suis parti « déviré »

Par le vent soufflant vers la Ville,

Mes vieux et ma mie ont pleuré.

Pourtant, jusqu'au train en partance

M'ont accompagné tous les trois

Et m'ont souhaité bonne chance

En patois...

 

Loin du pays, dans la tourmente

Hurlante et folle, de Paris,

Où ma pauvre âme se lamente

Un bonheur tantôt m'a surpris !

Des paroles fraîches et gaies

Ont apaisé mes noirs émois :

J'ai croisé des gens qui causaient

Mon patois...

 

LA PAYSANNE

 

Paysans dont la simple histoire

Chante en nos cœurs et nos cerveaux

L'exquise douceur de la Loire

Et la bonté -des vins nouveaux, (bis)

Allons-nous, esclaves placides,

Dans un sillon où le sang luit

Rester à piétiner au bruit

Des Marseillaises fratricides ?...

 

Refrain

En route! Allons les gâs ! Jetons nos vieux sabots

Marchons,

Marchons,

En des sillons plus larges et plus beaux !

 

A la clarté des soirs sans voiles,

Regardons en face les cieux ;

Cimetière fleuri d'étoiles

Où nous enterrerons les dieux. (bis)

Car il faudra qu'on les enterre

Ces dieux féroces et maudits

Qui, sous espoir de Paradis,

Firent de l'enfer sur la « Terre » !...

 

Ne déversons plus l'anathème

En gestes grotesques et fous.

Sur tous ceux qui disent : « Je t'aime »

Dans un autre patois que nous ; (bis)

Et méprisons la gloire immonde

Des héros couverts de lauriers :

Ces assassins, ces flibustiers

Qui terrorisèrent le monde !

 

Plus -de morales hypocrites

Dont les barrières, chaque jour,

Dans le sentier des marguerites,

Arrêtent les pas de l'amour !... (bis)

Et que la fille-mère quitte

Ce maintien de honte et de deuil

Pour étaler avec orgueil

Son ventre où l'avenir palpite !...

 

Semons nos blés, soignons nos souches !

Que l'or nourricier du soleil

Emplisse pour toutes nos bouches

L'épi blond, le raisin vermeil !... (bis)

Et, seule guerre nécessaire

Faisons la guerre au Capital,

Puisque son Or : soleil du mal,

Ne fait germer que la misère.

 

PETIT PORCHER

 

 

Il a dans les treize ans ; chez eux,

On est malheureux !

Il a mis un brin de bruyère

A sa boutonnière

Et tristement s'en est allé

Au pays du blé,

A la louée où quelque maître

Le prendra peut-être ?...

 

Petit porcher

Ho !...

T'es embauché !...

Le maître charretier t'attend, pauvre petiot !

Ho !...

 

Les coqs ne chantent pas encor,

Rien ne bouge, il dort

Avec « la Noiraude » et « la Rousse »

Dans l'étable douce,

L'étable close où le fumier

Tient chaud en janvier,

Et tandis que l'aube se lève

Il fait un beau rêve...

 

Petit porcher

Ho !...

Faut dénicher !

Le maître charretier a besoin d'un seau d'eau,

Ho !...

 

Sur la table où mangent les gens

Au  des champs

On apporte une miche noire

Et de l'eau pour boire.

Il mord dans son triste chanteau

Comme en du gâteau ;

Et ses yeux, tandis qu'il dévore

Réclament encore !...

 

Petit porcher

Ho !...

Assez mangé !...

Le maître charretier a fermé son coutieau

Ho !...

 

Hier c'était la fête chez nous

Les gâs étaient saouls :

Ils ne sont rentrés qu'à l'aurore

Demi saouls encore;

Le charretier au vin méchant

Jure, lui cherchant

A tout propos un tas de noises,

Bêtes et sournoises.

 

Petit porcher

Ho !...

Faut pas broncher

Le maître charretier a mis ses gros sabots

Ho !...

 

Ainsi toujours peinant, souffrant,

Il deviendra grand;

Et son tour enfin, viendra d'être

Le charretier-maître

Faisant peiner, faisant souffrir

Un autre martyr

Selon la routine suivie

Puisque c'est la vie !...

 

Petit porcher

Ho! ...

Sera changé

En maître charretier pour le porcher nouveau !

Ho !...

 

 

PETIT POUCET

 

Puisqu’on ne trouve plus sa vie

Au bout des sillons de chez nous,

Un jour, j’ai dû quitter ma mie

Pour la ville où pleuvent les sous ;

Et, ce jour-là, dans ma mémoire :

Lit clos des contes du passé,

J’ai vu se réveiller l’histoire,

L’histoire du Petit Poucet.

 

Refrain

En partant chez l’ogresse,

L’ogresse qu’est la vie,

J’ai semé des caresses

Pour retrouver ma mie !

 

Poucet semait parmi les sentes

Son pain bis et ses cailloux blancs.

Sur le corps blanc de ma charmante

Quel semis de baisers brûlants !

Sur son front et ses yeux en fièvres,

Sur son ventre et ses seins en fleurs,

Le geste rose de mes lèvres

A semé l’Amour de mon cœur.

 

Plus tard, pour retrouver ma mie :

« Où sont mes baisers d’autrefois ? »

Les baisers sont de blanches mies

Sous le bec des oiseaux des bois.

Plus un seul ! sur sa chair impure,

Un seul ! de mes baisers brûlants !

Tous sont partis sous la morsure

Du baiser des autres galants !

 

Ma mie qui ne se souvient guère

Se rappelle pourtant qu’un jour,

Je l’ai frappée dans ma colère

D’une gifle de mon poing lourd.

Elle me reproche ce geste

Toujours avec la même ardeur.

Le mal est un caillou qui reste

Dans les pauvres sentiers du cœur !

 

LES PETITS CHATS

 

Hier, la chatt' gris’dans un p'quit coin

D’nout' guernier, su' eun' botte de foin,

Alle avait am'né troués p'quits chats ;

Coumm' j’pouvais pas nourri' tout ça,

J'les ai pris d'eun' pougné' tertous

En leu-z-y attachant eun' grouss’ piarre au cou.

 

Pis j’m'ai mis en rout' pour l'étang ;

Eun' foués là, j’les ai foutus d'dans ;

Ça a fait : ppllouff !... L'ieau a grouillé,

Et pis pus ren !...Ils 'tin néyés...

Et j’sé r'parti, chantant coumm' ça :

"C'est la pauv' chatt' gris’qu'a pardu ses chats. "

 

En m'en allant, j'ai rencontré

Eun' fill’qu'était en train d’pleurer,

Tout' peineuse et toute en haillons,

Et qui portait deux baluchons.

L'un en main ! c'était queuqu's habits ;

L'autr', c'était son vent'e oùsqu'était son p'quit !

 

Et j'y ai dit : « Fill', c'est pas tout ça ;

Quand t'auras ton drôl’su' les bras,

Coumment don' qu’tu f'ras pour l'él'ver,

Toué qu'as seul'ment pas d'quoué bouffer ?

Et, quand mêm' que tu l'élév'rais,

En t'saignant des quat'vein's... et pis après ?

 

Enfant d’peineuse, i' s'rait peineux ;

Et quoiqu'i fasse i' s'rait des ceux

Qui sont contribuab's et soldats...

Et, - par la tête ou par les bras

ou par... n'importe ben par où ! -

I' s'rait eun outil des ceux qu'a des sous.

 

Et p't-êt qu'un jour, lassé d'subi'

La vie et ses tristes fourbis,

I' s'en irait se j'ter à l'ieau

Ou s’foutrait eun' balle dans la pieau,

Ou dans un bois i' s'accroch'trait

Ou dans un « cintiéme » i' s'asphysquerait.

 

Pisqu'tu peux l'empêcher d’souffri,

Ton pequiot qu'est tout prêt à v'ni,

Fill', pourqoué don' qu'tu n'le f'rais pas ?

Tu voués : l'étang est à deux pas.

Eh ! bien, sitout qu’ton p'quiot vienra,

Pauv' fill', envoueill'-le r'trouver mes p'tits chats !... »

 

 

LES PIES

 

Je suis un gâs du tour de France

Qui chemine depuis huit jours

Pour ner au bourg d'enfance

Où nichent ses amours.

J'ai le cœur gai comme un pinson

En suivant le bord de la Loire,

Mais soudain, malgré ma chanson,

Voilà que j'ai des idées noires.

 

Refrain

A main gauche, vers les semeurs,

J'ai vu s'envoler des pies :

(A main gauche, c'est du malheur !)

Et je songeais à ma mie !

 

Que se passe-t-il de si grave

A la maison vieille où fleurit

La giroflée dessus la cave

Et jusque dans le puits ?...

Je vois des gens noirs sur le seuil,

Quatre chandelles allumées,

Et, sur le bois blanc d'un cercueil,

Les fleurs en croix des giroflées !

 

Qu'arrive-t-il de si terrible ?...

Je vois ma belle allant au puits,

Tous les soirs, quand le voisin crible

L'orge pour l'écurie...

Et cette gueuse, chaque fois,

Lui jette un brin de giroflée :

Il n'en restera plus pour moi,

Pour fleurir mon jour d'arrivée.

 

Ah ! que ces choses sont affreuses !

Mais, dis-moi que ça n'est pas vrai

Et que les pies sont des menteuses

O semeur des guérets ?...

- Ne zyeute pas de tous côtés,

Passe, passe, le gâs qui passe !

Laisse venir les destinées

Et regarde la vie en face...

 

Refrain

A main gauche, vers les semeurs,

J'ai vu s'envoler des pies.

(A main gauche, c'est du malheur !)

Et je songeais à ma mie !

 

POURQUOI ?

 

Mes vieux, autant que j’m'en rappelle,

Avint eun' bell’maison en tuile :

l's m'él'vint coumme eun' demouéselle

Et j'allais au couvent d'la ville,

Pis, crac !... V'là les mauvais's années !

La bell’  maison qu'est mise en vente,

Toute ma famill’ qu'est ruinée,

Et moué que j'm'embauch' coumm' servante...

 

Pourquoué ? pourquoué ?

Je l’sais't-y, moué...

L’souleil se couch' sans dir' pourquoué !

 

Adieu mon bieau corsag' de mouére !

Faut qu’je pouille un cotillon d’serge,

Et, v'là qu'un jour qu'i' voulait bouére,

L’gâs au chât'lain rent'e à l'auberge ;

Je l’voués r'veni' le lend'main même

Et, de l’vouér, v'là mon coeur qui saute !

I' r'vient toujou's et v'là qu’je l'aime !

Pourquoué c'ti-là putôt qu'eun aut'e ?...

 

Pourquoué ? pourquoué ?

Je l’sais-t-y, moué ?

Les ros's fleuriss'nt sans dir' pourquoué !

 

V'là que j'i cède et qu'i m'engrosse,

Pis, i' s'ensauv' devant mon vent'e,

N' voulant pas traîner à ses chausses

L'amour douloureux d'eun' servante.

Ah ! l’scélérat, et quelle histouére !

Mais dans l’vin rouge et pur des vignes,

La dargniér' foués qu'il est v'nu bouére

J'ai trempé des herbes malignes...

 

Pourquoué ? pourquoué ?

Je l’sais-t-y... moué ?

L'tonnerr' tomb' ben sans dir' pourquoué ?

 

Si j'avais fait coumm' la vouésine,

Quand qu’son galant s'est tiré d’l'aile,

Alle en a r'pris deux, la mâtine !

Pourquoué qu’j'ai pas pu fair' comme elle ?

J’s'rais pas là, sous les yeux des juges,

Ces homm's juponnés coumm' des femmes

Qu'ensev'liss'nt un crim' sous l’déluge

D'un tas d'aut's crim's 'cor pus infâmes.

 

Pourquoué ? pourquoué ?

Je l’sais-t-y, moué ?

Eux non pus, i's sav'nt pas pourquoué ?

 

POUR UN VIOL

 

J'étais, quand c'tte affèr' m'a fait fout'e au d'dans,

Calouche, songeux, cloch'patte et brèch'dents,

Et j'sors de prison avec la mêm' touche:

Brèche-dents, cloch'patt', songeux et calouche.

Pourtant, y a Cath'rin', la femme au juré,

D'pis que le jug'ment d'son homm' m'a taré,

A' veut, avec moué, vouèr comment qu'ça s'joue,

 

Refrain

Et la v'là qui rit et qui m'donn' ses joues...

Tiens don', gadoue!

Et tra la la la la la!

Pour un viol au coin du boués,

Pasque j'étais laid et qu'j'avais pas d'filles,

On m'a condamné ; mais c'était pas moué...

Et v'là qu'à présent j'ai toutes les filles,

Pour un viol au coin du boués!

 

Et pis y a la bell’chât'lain' du chatieau

Qu'est lass’ des baisers polis d'bourgeouésieaux,

Si lass’ que sa chair de vic's en désire

L'étreinte baveuse et foll’ du satyre.

Et la v'là qui m'suit par les ch'mins du boués

Dans l'espouèr que j'vas r'nouv'ler mes explouèts

Et qu'j'vas la rouler sur les feuill's éparses;

Mais j'm'en dérang' pas... j'y fais c'tte bonn' farce!

Ben fait, sal’garce!...

Et tra la la la la la!

 

Eune avait l'air blanch' coumme un mouès de Mai...

Après tout, cell'-là j'aurais pu l'aimer;

A' v'nait m'vouèr au bouès, dans l'après-dînée

Qu'j'abattais les chên's à grands coups d'cognée.

J'me trouvais trop nouèr pour causer d'amour,

Fallait que j'essplique, et j'y dis un jour :

"Moué, j'étais pour ren dans c'tte histouèr' pâs prop'e!"

Et, depis c'jour-là, j'ai pas r'vu sa robe...

Ah! la salope!...

Et tra la la la la la!

 

Fill's ! v'avez tué l'amour d'un pauv' gâs

D'pis l'jour ousque v'êt's tombé's dans ses bras;

Car, tout en prenant vos baisers d'débauche,

J'ai vu-z-au travers de vout' téton gauche,

Qu'vout' coeur n'était ren qu'eun' butte d'fumier

Su' qui qu'vous plantez des fleurs en papier

Pour nous fère accrèr' qu'aux amours nouvelles

Y pouss’des bluets et des roses belles...

Bon guieu d'fumelles !..

Et tra la la la la la!

 

LE PRE D'AMOUR

 

Lorsque Gros-Jean se maria,

Londerira,

Avec la coquette Toinette,

En dot son père lui donna

Un pré tout blanc de pâquerettes.

 

Or, la Toinette le trompa,

Londerira,

Un beau soir sous les talles d'aunes

Et, par le pré, soudain leva

Un carré de boutons d'or jaunes.

 

Quand Gros Jean s'aperçut de ça,

Londerira,

Tua le galant et l'amante

Et, par tout le pré, ce jour-là

Fleurirent des roses sanglantes.

 

Maintenant oublis et frimas,

Londerira,

Ont fané les fleurs illusoires

Et, dans le pré, sur le verglas,

Rampent de grandes ronces noires.

 

LES P’TITS OISEAUX CHANTAIENT TROP FORT...

 

Voilà : ce matin je voulais

Honorer d’un brin de romance

L’éveil des nids pleins d’oiselets

Et le doux printemps qui commence

J’ai débouché mon encrier,

Pris une plume et du papier

 

Refrain

J’ai voulu faire une chanson

Mais tireli tirelirette

Dans mon champ rempli de moisson

Mais tireli tirelirette

Les p’tits oiseaux chantaient trop fort (bis)

 

Au bout des vers de ma chanson

Tombèrent d’un vol unanime

Fauvette, bouvreuil et pinson

Dont le bec pilla chaque rime

Et leur refrain assourdissant

Étouffa le mien en passant.

 

Ainsi ce soir auprès de vous

Froissant nerveusement des roses

Je cherche les mots les plus doux

Pour vous dire certaines choses

J’en trouve trop... qui sont très bien

J’ouvre la bouche et ne dis rien.

 

Refrain final

Je voudrais vous causer d’amour

Mais tireli tirelirette

Dans mon coeur qu’enfête le jour

Mais tireli tirelirette

Les p’tits oiseaux chantent si fort (bis).

 

RENOUVEAU

 

Ben oui, notre amour était mort

Sous les faux des moissons dernières,

(la javelle fut son suaire…)

Ben oui, notre amour était mort,

Mais voici que je t’aime encor !

 

Pan pan ! pan pan ! à grands coups sourds

Comme lorsqu’on cloue une bière,

J’ai battu les gerbes sur l’aire ;

Pan pan ! pan pan ! à grands coups sourds

Sur le cercueil de notre amour

 

Et pan pan ! les fléaux rageurs

Ont écrasé, dessous leur danse,

Le bluet gris des souvenances

(Et pan pan ! les fléaux rageurs !)

Avec le ponceau qu’est mon cœur !

 

Dedans la tombe des sillons

Quand ce fut le temps des emblaves,

Comme un fossoyeur lent et grave,

Dedans la tombe des sillons

J’ai mis l’amour et la moisson

 

Des sillons noirs un bluet sort

Tandis qu’une autre moisson bouge ;

Avec un beau ponceau tout rouge,

Des sillons noirs un bluet sort,

Et voici que je t’aime encor !

 

LE SACRILEGE IMPUNI

 

La Mari’ s’en va-t’à l’office

Y prier pour son bon ami

Qu’v’là déjà un mois qu’est parti

Au régiment prend’ du service.

 

Comme elle mettait l’pied dans l’église

L’facteur y donne un mot d’écrit,

Un mot d’écrit qu’son bon ami

Y’envoi’ d’ousqu’i’ fait son service.

 

Ell’ rentre et prend de l’ieau bénite,

Et pis s’ag’nouille, et pis s’assit

En songeant à son bon ami

Qui souffre loin d’elle, au service.

 

Pendant ben longtemps ell’résiste

Mais, à la fin, elle ouvre et lit

Le billet doux d’son bon ami

Qu’est en train de fair’ son service.

 

Là-d’ssus, les vieux saints d’pierr’ frémissent

Et le petit Jésus rougit

D’voir la lett’ de son bon ami

Qui l’aime en faisant son service.

 

Pour la punir d’la faut’ commise

Dieu décid ’qu’elle aura un p’tit

Dans les neuf mois qu’son bon ami

S’ra encore à fair’ son service.

 

Mais, il envoya vers la p’tite

Inutil’ment son Saint-Esprit,

Car le gâs avait fait l’petit

Avant que d’partir au service.

 

 

SAOUL, MAIS LOGIQUE...

 

N'me parlez pas de tous ces gens

Qui crient à tout l’monde, après boire :

« J's'rai décoré au jour de l'an ! »

Ou : « J'porte un nom qu'est dans l'histoire ! »

Moi, j’prends souvent mon p'tit plumet,

C'est permis, même en République !

Mais alors, je n' détonn' jamais...

Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

 

L'autre jour, un typ' très calé

Me contait, en payant un verre,

Qu'on doutait, du temps d'Galilée

De la rotation d’la terre.

"Croir' que la terr' ne tourne pas,

Mais, nom de nom ! que j'lui réplique,

On s’saoûlait donc pas dans c’temps-là ! "

Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

 

En rentrant chez moi, un beau soir

Qu’mes jamb's me r'fusaient tout service,

J'restai allongé su' l'trottoir

"Eh ben !... m' fit un agent d’police

Qu'attendez-vous-là su' l’pavé ? "

Et j'eus cett' réponse magnifique :

"J'attendais qu’vous veniez m' rel'ver... "

Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

 

Sur le boul'vard, sous un vent fou

Et par un temps froid de décembre,

Un' petit' dam' me dit " Mon loup,

Viens-tu ? Y a du feu dans ma chambre !

- Du feu dans ta chambr' ! ... Bon ! ... Alors

Je s'rais enchanté qu’tu m'expliques

Pourquoi qu’tu rest's à g'ler dehors... "

Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

 

En prenant l’train, gar' Saint Lazar',

Un' fois qu’j'étais saoûl comme un' grive,

Voilà qu’j'entends, à mon départ,

Siffler une locomotive ;

Alors, par la portier' j’lui cri' :

" Tu peux pas la fermer... bourrique !

On n'est pas dans un' écuri'. "

Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

 

Enfin, hier, mon médecin,

Désolé d’me voir toujours ivre,

M'dit : "Si vous continuez d’ce train

Vous n'avez plus grand temps à vivre ! "

Bon ! Si j’dois claquer prochain'ment

J’m'en vais vous r'tirer ma pratique :

Plus la pein' de m' soigner, maint'nant

Quand j’suis saoûl, j’suis saoûl... mais logique !

 

 

SAPRE VIN NOUVIEAU !...

 

 

Malgré la souéxantain' qu'est là,

Poure c’qu'est d’la pogn' j'en crains point

J’fais l’cric sous eun' vouéture ed’foin

Et j’porte un sac ed’blé coumm' ça.

Non, c'est pas les lutteux d’la fouére

Qui m' f'rin toucher l'épaule à bas...

... Allons, buvons un coup, les gâs !

C'est du p'quit vin, mais i' s’laiss’bouére.

 

Ah ! mon sapré p'quit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau !

C'est don' qu’t'es déjà pus fort que ton père ?

Ah ! mon sapré p'quit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau !

Et que j'sens qui va, qui va m' fout' par terre !

 

Moué, j’ses tétu coumme un mulet,

C'que j'ai-z-en tét' j’l'ai pas aux pieds :

Y a Jean-Pierr' qui veut s’marier

Avec ma fille à qui qu’ça plait.

"Non, mon vieux, tant pis si tu l'aimes !

Moué ça m'va pas... tu l'auras pas !...

... Et pis, buvons un coup, mon gâs !

Tu la veux ?... j’te la donn' tout d’même !"

 

Ah ! mon sapré p'tit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau !

C'est don' qu’t'es déjà pus fort que ton père ?

Ah ! mon sapré p'tit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau,

Et qui fout comm' ça mes projets par terre !

 

Si queuqu'un m' fait des mauvais'tés

J'garde un chien d’ma chienne à c'ti-là !

Avec mon vouésin Nicolas

J'ai pardu quand qu'on a plaidé ;

D'pis, i' vourait qu'on s'rapatrie...

"Non, que j'dis, non ! j’te r'caus'rai pas ! ...

... Eh ! dis don', vouésin Nicolas ?

Viens trinquer, c'est moué que j’t'en prie ! "

 

Ah ! mon sapré p'tit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau !

C'est don' qu’t'es déjà pus fort que ton père ?

Ah ! mon sapré p'tit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau,

Et qui fout comm' ça ma rancun' par terre !

 

Quand on compte, un sou c'est un sou !

J'compte ! et j'aim' pas donner c'que j'ai !

C'est un traîneux qui veut loger

Et qui dit qu'il a souéf comm' tout !

« T'as souéf ? Va bouére à la rivière,

Et dans un fossé tu couch'ras...

... Non, reste icite et boués, mon gâs !

Mais, boués don'!... que j'rempliss’ton verre ! »

 

Ah ! mon sapré p'tit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau !

C'est don' qu’t'es déjà pus fort que ton père ?

Ah ! mon sapré p'tit vin nouvieau

Qu'est 'core au bercieau,

Et qui fout en moué l'intérêt par terre !

 

LA SEPARATION

Réflexion d'un traîneux

 

Ah ! bon ! v'là d’quoué alleumer l’feu

Pou' fer' ma popott' de traîneux :

C’joumal qui roul’dans la venelle !

Mais, avant, lisons les nouvelles :

Bon guieu ! Y a 'cor la guerr' là-bas.

Ces pauv's Russ's lumérot'nt leu's memb'es.

Quiens ! Paraît qu'on cause à la Chambre

D'séparer l'Eglise et l'Etat !

 

L'Eglis’! quoué qu’ça peut êt' pour nous ?

Si gna un bon guieu qui fait tout,

C'est don' li qui fait la misère

Et les malheureux su' la terre ?

Mais, si l’bon guieu n'existe pas,

Pourquoué entret'ni tout' leu' vie

Les curés à dir' des ment'ries?

Séparons l'Eglise et l'Etat !

 

Mais l'Etat ? Quoué qu’c'est don' itou ?

C'est les gendarmes su' not' dous

Qui nous traqu'nt coumm' des bêt's sans gîte,

C'est l’tas des mauvais jug's qu'acquittent

Toujou's en haut, jamais en bas,

Et c'est les loués qui sont matines

Pour nous, pou's les gâs qui cheminent.

Séparons l'Eglise et l'Etat !

 

Z'yeutez par ci, z'yeutez par là :

V'là c’qu'est l'Eglis’! v'là c’qu'est l'Etat !

Qu'i's divorc'nt ou ben qu'i's s'raboutent,

J'me d'mande un peu c'que ça peut m'fout'e :

J'en s'rai-t-y moins peineux pour ça ?

C'est bon pou' les gens à leu-z-aise

De s'occuper d’tout's ces foutaises.

Séparons l'Eglise et l'Etat !

 

SERA CELLE QUI M’AIMERA

 

Ronde

Tout en dansant la ronde

Héla ! celui qu’est au mitan !

Faut que tu nous répondes,

Mais lorgne ben auparavant,

Hé là ! dis-nous laquelle

Est la plus belle ?

 

Refrain

La plus belle ?...

Dam’ je n’sais pas.

La plus belle

Sera celle

Qui m’aimera

 

Tout en dansant la ronde

Oh ! ces yeux que vous a Margot !

Et la nuque si blonde

De Suzon, quel nid à bécots !

Et les lèvres de Lise,

Quelles cerises !

 

Toutes après la ronde,

Margot comme Lise et Suzon,

Se sont, au bout du monde,

Ensauvées au bras d’un garçon ;

M’est restée la Mariotte

Laide et boscotte.

 

Dernier refrain

La plus belle ?...

Eh ben ! la v’là...

La plus belle

Sera celle

Qui m’aimera !

 

STANCES A LA CHATELAINE

 

Madame, c'est moi qui viens.

Moi, cela ne vous dit rien !

Je viens vous chanter quand même

Ce que mon cœur a rimé

Et si vous voulez m'aimer ?

Moi : c'en est un qui vous aime !

 

Oh ! vos mains, dont les pâleurs

Bougent, en gestes de fleurs

Qu'un peu de brise caresse !

Oh ! vos beaux yeux impérieux !

Un seul regard de ces yeux

Dit assez votre noblesse !

 

Vos aïeules ont été,

Sous le grand chapeau d'été

Fleuries comme un jour de Pâques,

Marquises de Trianon,

Et moi, fils de gens sans nom,

J'ai des goûts à la Jean-Jacques !

 

Votre parc est doux et noir :

Il y ferait bon ce soir

Pour achever ce poème

Que mon cœur seul a rimé.

Donc, si vous voulez m'aimer,

J'y serai, moi qui vous aime !

 

- Je chantais cela tantôt,

Aux grilles de son château.

A la fin, compatissante,

Elle dit à son larbin :

« Joseph, portez donc du pain

Au pauvre mendiant qui chante ! »

 

 

SUR LE PRESSOIR

 

Sous les étoiles de septembre

Notre cour a l'air d'une chambre

Et le pressoir d'un lit ancien ;

Grisé par l'odeur des vendanges

Je suis pris d'un désir étrange

Né du souvenir des païens.

 

Couchons ce soir

Tous les deux, sur le pressoir !

Dis, faisons cette folie ?...

Couchons ce soir

Tous les deux sur le pressoir,

Margot, Margot, ma jolie !

 

Parmi les grappes qui s'étalent

Comme une jonchée de pétales,

O ma bacchante ! roulons-nous-

J'aurai l'étreinte rude et franche

Et les tressauts de ta chair blanche

Ecraseront les raisins doux.

 

Sous les baisers et les morsures,

Nos bouches et les grappes mûres

Mêleront leur sang généreux ;

Et le vin nouveau de l'Automne

Ruissellera jusqu'en la tonne,

D'autant plus qu'on s'aimera mieux !

 

Au petit jour, dans la cour close,

Nous boirons la part de vin rose

Œuvrée de nuit par notre amour ;

Et, dans ce cas, tu peux m'en croire,

Nous aurons pleine tonne à boire

Lorsque viendra le petit jour !

 

SUR UN AIR DE REPROCHE...

 

A l'assemblée du pays

Quand j'étais petit, petit,

Guère plus haut qu'une botte,

Mon père, un bon paysan,

Me disait, en me glissant

Un gros sou dans la menotte :

 

Refrain

Tiens, p'tit gàs

V'là deux sous pour ton assemblée...

Tiens, p'tit gàs

V'là deux sous, mais n' les dépens’pas.

 

Avec les autres morveux

Je courais, le cœur joyeux,

Jusque sur la place en fête

Ecoutant le carillon

De l'inutile billon

Qui tintait dans ma pochette.

 

Les prestes chevaux de bois

Obéissant à la voix

Des orgues de Barbarie,

Les chevaux de bois tournaient

Habillés de beaux harnais

Où brillaient des pierreries.

 

Chez le marchand de gâteaux

Installé dessous l'ormeau

C'était la galette au beurre,

Et les sucres d'orge blonds,

Et la roue aux macarons

Qu'une plume d'oie effleure !

 

Devant tout ce Paradis

Je restais abasourdi,

N'osant rien dire et rien faire,

Et je nais chez nous

Pleurant, avec les deux sous

Que m'avait donnés mon père.

 

Ainsi, belle aux yeux charmants

Qui dites m'aimer vraiment,

Sans vouloir me laisser prendre

Parmi votre corps rosé

Ce que j'appelle un baiser,

Prés de vous je crois entendre :

 

Refrain

Tiens, p'tit gâs

V'là deux sous pour ton assemblée !

Tiens, p'tit gàs

V'là deux sous, mais n' les dépens’pas !

 

 

LES TACHES

 

L'matin, au coup d’clairon des oés

On saute à bas au grand galop,

Et l'on s'en va-t-aux champs piocher

Jusqu'à midi à nout' clocher.

A midi, on casse un morceau

Pis on r'pioch' tout le temps du tantôt.

Le souér, on rentre à la maison

Pour manger la soupe au cochon,

Et, prés d'sa femme eun' foués couché,

Avant d’dormi' faut 'cor... bûcher.

 

Et v'là comm' ça qu'est cheu nous :

On se r'pos’qu'un coup dans l’trou.

 

On trim' comme eun' bête el’lundi,

On fait la mêm' chous’le mardi,

Et, pou se r'poser l’méquerdi,

On fait comm' lundi et mardi ;

L'jeudi, à seul’fin d’se changer,

On va vend’ son beurre au marché.

Le venterdi et le sam'di

On r'prend la tach' du méquerdi

Et, l’dimanch' quand on prend du r'pous,

On n' le sent pas pasqu'on est saoul.

 

Et v'là comm' ça qu'est cheu nous :

On se r'pos’qu'un coup dans l’trou.

 

Tout l'hiver on bat à grands coups

Su' l'air' des granges le blé d'août.

Un coup qu'arrive el mois de mars

On peign' les champs avec sa harse.

Grobants sous l’souleil en été

On fane el’foin, on fauche el’blé.

En automne on coupe el raisin.

On fait l'vin doux, on sème el’grain.

Et quand que r'vient les moués d’janvier,

Reste pas qu'à s'chauffer les pieds.

 

Et v'là comm' ça qu'est cheu nous :

On se r'pos’qu'un coup dans l’trou.

 

Quand on est tout petit petiot

On va-t-à l'écot' de l’hamieau.

Quand qu'on attrap' douze à treize ans

Faut s'en aller piocher aux champs.

A vingt ans on sert sa Patrie,

En s'en r'venant d’là on s'marie,

On fait des petits à soun heure,

On est patriote, électeur,

Contribuabe ! ... et ça continue

Jusque là ousqu'on n'en pouv' pus...

 

Et v'là comm' ça qu'est cheu nous :

On se r'pos’qu'un coup dans l’trou.

 

T'AS-T'Y BEN FETE MON JACQUES ?

 

T'as-t'y ben fêté, mon Jacques,

La fêt' de la Libarté ?

T'as-t'y ben fêté, mon Jacques,

T'as-t'y ben fêté?

 

J'on envoueyé fout' la bon guieu d'ouvrage

Qui press’coumme el diab'e à l'entré d’mouésson,

Et pis, j’son partis traîner sous l'ombrage

Ousque les pompiers buvint au poinson ;

On s’n'est mis dans l’col tant qu’j'en pouvint mett'e,

Si qu’v'auriez vu ça quand qu'on s'est l'vé d’là !...

I' disint : « Hu' mon Jacqu's ! » et j'allint à dia !

(Jusqu'à nous vieill's jamb's qui voulint pus d’maîte !)

 

J'ons mis des lantarn's su' l’devant des f'nêtes

Pour qu’l'Egalité trouv' son compte itou

En fesant r'ssembler les maisons hounnêtes

A d'auceun's maisons qui l’sont point en tout !

Voueyons ! core un r'frain ! core eun' rinçounette !

Pour bouére et chanter, parsounn'ne r'naclait :

On lichait tertous après chaqu’couplet

Et la Marseillais’servait d’Pomponnette !

 

I' régnait partout la mêm' bounne entente :

Nout' maire dit : « Je... je... je n' men rappell’pus ! »

Au bieau d'un discours plein d'phras's éloquentes

Et j'ons fait : « Tant mieux ! » nous qu'avions trop bu !

C’brav' maire, ben qu'il 'tait itou coumme eun' boule,

Par un coup qu’nout' vin s'en v'nait d’nous r'monter

(C'est-y, voui ou non, d'la Fraternité ?)

A pris soun' écharp' pou' torcher nout' goule !

 

Y a temps pour tout' chose, et c'est fini d'rire !

T'es lib'e ed’cracher les impôts qu’tu doués :

V'là m'sieu l'Parcepteur et sa grouss’tir'-lire !

T'es l'égal de tous les peineux coumm' toué

Qu'ont des gâs qu’nous faut pour fair' : portez armes ! ...

V'là l’major avec eun' toués sous son bras ! ...

Et si tu r'chign's trop, mon Jacqu's tu goût'ras

D'la Fraternité d’tes frèr's les gendarmes ! ...

 

Le 14 juillet

 

LA TÊTE DE MORT

 

Un jour, en nant la terre

D’un coin de c’champ-ci où, jadis,

Se trouvait l’ancien cimetière

Qui reçut les vieux du pays,

En nant la terre nue,

Au creux d’un sillon noir et d’or,

Soudain, une tête de mort

Buta dans mon soc de charrue.

 

Et, prenant dans ma main calleuse,

Afin de mieux l’examiner,

Cette tête à grimace hideuse,

Sans lèvres, sans yeux et sans nez,

J’ai rêvé de filles jolies

Aux lèvres donneuses d’amour,

Aux yeux clairs comme un rai de jour,

Pour qui j’aurais fait des folies.

 

Voyant ce crâne à l’ossature

Jaune et verte, et dont le cerveau

Avait dû servir de pâture

Aux vers qui vivent des tombeaux,

J’ai rêvé d’un bourgeois très riche,

Gros de ventre et fort d’appétit,

Dont j’aurais servi, comme outil

A faire le boire et la miche !

 

Et jetant à travers la plaine

Selon mon désir, n’importe où,

Cette chose qui fut humaine,

Comme on jetterait un caillou,

J’ai rêvé d’un grand capitaine

Qui m’aurait emmené mourir…

Ou faire mourir, pour servir

Son œuvre de gloire et de haine !

 

Mais, en r’trouvant soudain la tête

Reposant en l’ombre d’un pré

Comme vont reposer mes bêtes

Lorsque mon champ s’ra labouré,

J’ai rêvé du travailleur blême

Pour qui l’existence est un poids,

D’un pauvre bougre comme moi,

Mort… comme je mourrons moi-même !

 

Variante des quatre derniers vers

 

J’ai rêvé d’un pauvr’ prolétaire

Pour qui l’existence est un poids,

D’un pauvre bougre comme moi,

Et pieusement j’l’ai r’mise dans la terre.

 

LA TOINON

 

Paraît qu’la Toinon qu'est parti' coumm' bonne

Pour aller sarvi' cheu des gens d'Paris

S'appelle à pésent : Mame la Baronne ;

Moué, je suis resté bêtement au pays.

Ça ne m'a jamais v'nu dans la caboche

Ed’coller un "De" par devant mon nom...

Et pourtant, du temps qu’j'étais tout p'tit mioche,

J'allais à l'école avec la Toinon !

 

A ses « tous les jours » all’port' robe ed’soie,

All’sait s’parlotter à chaqu’mot qu'all’dit ;

Moué, je suis resté bête coumme eune oie,

J'porte la mêm' blous’l’dimanche et l’sam'di.

Tout' la s'maine, all’mang' d’la dinde à la broche ;

Moué, tout' moun anné', j’bouff' que du cochon...

Et dir' que, du temps qu’j'étais tout p'tit mioche,

J'allais à l'école avec la Toinon !

 

All’reçoué cheu-z-ell’des moncieux d'la ville,

Des gens coumme i’faut qui li font la cour...

Et qui la fourniss'nt de bieaux billets d’mille ;

Moué, j’suis un pauv' gâs sans l’sou, sans amour !

Ell', du moins, all’vit sans que l’monde i' r'proche ;

Moué, quand que j’bracounne, on m' fout en prison...

Et dir' que, du temps qu’j'étais tout p'tit mioche,

J'allais à l'école avec la Toinon !

 

Ça m'gên' d’la vouèr riche et d’me vouèr si pauve,

Ça m' saigne ed’songer qu'alle aime un tas d’gàs

Qu'entr'nt avec leu's sous au fond d’soun alcôve

Et qu'ont les bécots qu'all’me baill'ra pas...

Aussi, j’dounn'rais ben tout c’que j'ai en poche :

Ma pip', mon coutieau, mes collets d’laiton,

Pour ét' 'core au temps oùsque, tout p'tit mioche,

J'allais à l'école avec la Toinon !

 

LE TOURNEVIRE AUX VAISSELLES

 

Su' la grand’place, y a des baraqu's et des roulottes,

Des bohémiens qu'ont des brac'lets d’cuiv' au pougnet,

Et les p'tiots, du fin fond des seigl's ou des genêts

Accourent avec de grous sous dans leux menottes.

 

L'assemblée est jolie à plein; mais c’qu'est l'pus biau,

C'est c’tourniquet là-bas, qu'a des vaissell's dessus,

Des assiett's qu'ont des coqs roug's et verts peints dans l’cul,

Des tass's pareill's ! - Et qui qui prend un numério ? -

 

- Ah ! les bell's tass's ! Les bell's assiett's ! En gangner une...

C'est ça qu'aurait bon genr' su' l’dressoir à la mère...

Et, pour prendr' el numério qui gangne... ou qui perd

D'vant l’tourniquet qui gric', les p'tiots lâch'nt leux fortune.

 

D'aucuns pard'nt. Et d'autr's gangn'nt eune assiette ou eun' tasse,

Ceux là, d'vant les vaissell's qu’leux doigts vont tournaillant

Trouv'nt qu'a font moins d'effet qu'a n'en f'sin cheu l'marchand

Et tertous r'niffl'nt la galett' chaud’su' la grand'place.

 

La galett' chaud’! La galett' qu'a du beurr' dedans

- Un sous l'quarquier ! La bonn' galette aux croustill's d'or -...

Mais les p'tiots s'en r'tourn'nt cheux eux avec la creus'dent,

Et c't'odeur de galett' qui les suit... Coume un r'mords...

 

- M'man, j'ai pardu mes sous à mettre au tourniquet. -

Qu'i geignouss'ront, la têt', dans l'devantiau des vieilles

Et l’pèr' dira : - Hou ! queux michants couyons qu’ça fait,

Qui s'laiss'nt 'cor encancher par des foutais's pareilles ! -

 

Pourtant les p'tiots en s'ront p't'êtr' là quand i's'ront vieux.

Du rest' el’père a jamais cessé d’fair' coume eux.

Il tourne au long d’sa vie l’tourniquet aux vaissell's...

Y a qu'les vaissell's qui chang'nt et all's n' sont pas pus belles.

 

Il tourn' le tourniquet su' l'autel du curé

Y a des paradis bleus qui nag'nt dans les assiett's,

Des bons Gieux qui vous ouvr'nt leux bras pleins de bonté...

Et quoué, tout c’que l’bagoût d’ces gâs-là sait y mett'.

 

Il tourn' le tourniquet su' l’canon d’la patrie :

Y a des souleils de glouér' dans des plats tricolores,

Des couronn's de lauriers verts, des branch's de chên' d'or

Et des band'roll's ousqu'est les dévis's héroïques ! -

 

Il tourn' le tourniquet su'l'dous d'son député

Y a des tass's aux r'bords dorés, coum' des bell's promesses :

V'aurez toujou' d’la soup' grass’dans vos tass's dorées

Et mêm' du vin vieux pour dorloter vot' vieillesse ! -

 

Quand qu'il aura jité ses sous, ses gâs, sa vie

Su' l'tourniquet qui tourn' pour le bien d'ceux qu'en vivent,

Il pens'ra que la loi, la r'ligion, la patrie,

C'est des imag's de fouér' dans des culs d'vaisséll’vide

Et la Raison cri'ra d'vant li :

La galette ! chaude !

 

 

LE TREFLE A QUATRE FEUILLES

 

Il faut abattre la moisson

Et la serrer en gerbes grosses;

Tous les gens solides se sont

Loués chez les fermiers de Beauce.

Au départ des gâs s’en allant

Prendre leur place aux tâches blondes

Les garçailles, à leurs galants,

Ont dit à la ronde

 

Refrain

Faucheur, mon beau faucheur,

Si vous trouvez un trèfle à quatre feuilles

Gardez-le pour que je le cueille.

Faucheur, mon beau faucheur,

Ça porte bonheur !

 

Mais au travers des chaumes roux

Le trèfle à bonheur est bien rare

Depuis qu’il pend à tous les cous

Des belles dames qui s’en parent ;

Et tous les gâs, des champs aux prés,

N’ont pu trouver, sous leurs faucilles,

Qu’un brin du trèfle désiré

Par toutes les filles.

 

Un seul brin ! Et tous les galants

L’ont voulu pour sa bonne amie ;

Le fer des faux soudain sanglant

S’est dressé dans les mains roidies.

Et dans la Beauce aux longs champs plats

Quand la moisson s’écarte et bouge

Le brin de trèfle est encore là

Tout rouge, tout rouge !

 

UN BON METIER

 

Pas ça, vieux gâs ! V'là qu’tu prends d’l'âge,

Faudrait vouèr à vouèr à t' caser ;

Tant qu'à faire, aut' part qu'au village,

Pasqu'au villag' faut trop masser

Pour gangner sa bouguer' de vie !

Dis donc, ça n' te fait point envie ?...

Si j'étais que d'toué, j'me mettrais

Curé !

 

Tu f'rais tes class's au séminaire

Où qu’nout' chât'tain, qu'est ben dévot,

T'entertiendrait à ne rien n' faire ;

Et tu briff'rais d’la tête d’vieau,

Du poulet roûti tout' la s'maine,

En songeant qu’d'aucuns mang'nt à peine...

Si j'étais que d’toué, j’me mettrais

Curé !

 

Et pis, quand t'aurais la tonsure,

Tu rabed'rais vouèr au pat'lin

Où qu’l'existenc’nous est si dure,

Où qu'all’t' s'rait agréable à plein...

Tu fourr'rais du foin dans tes bottes,

Avec les sous des vieill's bigottes...

Si j'étais que d’toué, j’me mettrais

Curé !

 

Tu prêch'rais l'abstinence en chaire,

Et tu f'rais maigr' les venterdis...

Tout's les fois qu’la viand’s'rait trop chère ;

Tu confess'rais l’mond’du pays

Et, dans l’tas des fill's brun's ou blondes,

Gn'en a pas mal qui sont girondes

Si j'étais que d’toué, j’me mettrais

Curé !

 

Tu s'rais queuqu'un dans la commune ;

Monsieu l'Maire s'rait ben avec toué,

Et j'profit'rais d’cette bonn' fortune

Pour am'ner un ch'min d'vant cheu moué...

Dam, fais c’que tu veux, j’forc’parsonne !

Mais v'là l'bon conseil que j'te dounne :

Si j'étais que d'toué, j'me mettrais

Curé !

 

VA DANSER !

 

Au mois d'août, en fauchant le blé,

On crevait de soif dans la plaine;

Le corps en feu, je suis allé

Boire à plat ventre à la fontaine :

L'eau froide m'a glacé « les sangs ».

Et je meurs par ce tendre automne

Où l'on danse devant la tonne

Durant les beaux jours finissants...

 

J'entends les violons... Marie !

Va, petiote que j'aimais bien ;

Moi, je n'ai plus besoin de rien !...

Va-t'en danser à la frairie,

J'entends les violons... Marie !...

 

Veux-tu bien me sécher ces pleurs?

Les pleurs enlaidissent les belles !

Mets ton joli bonnet à fleurs

Et ton devantier en dentelle :

Rejoins les jeunesses du bourg

Au bourg où l'amour les enivre ;

Car, si je meurs, il te faut vivre...

Et l'on ne vit pas sans amour !

 

Entre dans la ronde gaiement ;

Choisis un beau gâs dans la ronde,

Et donne-lui ton cœur aimant

Qui resterait seul en ce monde...

Oui, j'étais jaloux cet été

Quand un autre t'avait suivie ;

Mais on ne comprend bien la vie

Que sur le point de la quitter...

 

Après ça, tu te marieras...

Et, quand la moisson sera haute,

Avec ton homme au rude bras,

Moissonnant un jour côte à côte

Vous viendrez peut-être à parler,

Emus de pitié grave et sobre,

De Jean qui mourut en Octobre

D'un mal pris en fauchant les blés...

 

VENGEANCE

 

Me voici que j’entre au bourg,

Tiens, mais cette grande rue

Ne m’est-elle pas connue ?

Mais si da ! c’était un jour,

Mon cœur était jeune et tendre :

Une fille vint le prendre !

Et ce gros homme ventru

Ne l’ai-je pas déjà vu ?

 

Ah ! c’est l’épicier du coin !

Qui m’a refusé sa fille

En disant : « Je ne veux point

D’un tel gueux dans ma famille ! »

 

Puisque l’on a marié

Proprement la demoiselle

Au comptoir qui donc m’appelle ?

- C’est la femme à l’épicier

Qu’une chaude quarantaine

Pousse aux pires prétentaines !

Quand on a pas ce qu’on veut,

Il faut prendre ce qu’on peut !

 

La conjointe à l’épicier

M’offre, à défaut de la fille,

Pour rentrer dans la famille

Un chemin déjà frayé,

Et me voici donc, en somme,

Plus que proche du brave homme

A qui je laisse goûter

Cette étrange parenté

 

LES VIGNES SONT GELEES...

 

La vendange s'annonçait belle

Et l'espoir, pour nous,

En sourires de fleurs nouvelles

S'ouvrait au bout des jeunes pousses,

Mais, cette nuit, la lune rousse

A fait de ses coups !

 

Mon bel ami, les vignes sont gelées !

Tes deux arpents si verts sur le coteau,

Faut pas y songer !

Si l'on ne boit pas de vin cette année,

On boira de l'eau !

 

Si ta belle vendange est morte

La nuit du grand froid,

Nos vingt ans toujours bien se portent !

Les bourgeons roulent sous les souches

Mais il reste encor sur ma bouche

Des baisers pour toi !

 

Oui, nous n'irons pas en vendange

Dans les arpents blonds

Lorsque viendra la mi-septembre,

Mais dans le champ de nos caresses,

L'an tout au long, sans fin ni cesse,

Nous vendangerons !

 

Le vin doux dont l'âme pétille

Ne jaillira pas

Du pressoir aux rondes sébilles,

Mais de ton cœur tendre et farouche,

Comme du creux d'un pressoir rouge

L'Amour jaillira !

 

LE VILAIN GAS !

 

Ohé ! Là-bas,

Vous qui dansez en rondes claires,

Écoutez ça : c’était un pauvre gâs !

 

Au temps des contes de grand’mères,

C’était un rustaud si laid,

Si laid, si pauvre, et si bête

Que, pour danser dans les fêtes,

Nulle fille n’en voulait !

 

Ohé ! Là-bas,

Vous qui tournez par couples roses,

Écoutez ça : c’était un pauvre gâs !

 

Ses vingt ans murmuraient des choses

Et son cœur n’était point sourd.

Il en eut telle souffrance

Qu’il mourut, un soir de danses,

Au son des crincrins d’amour.

 

Ohé ! Là-bas,

Vous qui savez les baisers tendres,

Écoutez ça : c’était un pauvre gâs !

 

Le vieux sonneur alla descendre

Son méchant corps au tombeau.

Mais du froid cercueil de planches

Son cœur, au temps des pervenches,

Monta vers l’amour nouveau.

 

Ohé ! Là-bas,

Vous qui passez, les gais dimanches,

Écoutez ça : c’était un pauvre gâs !

 

Son âme prit corps de pervenche...

Et, comme une fille allait

Vers les danses coutumières,

Cueillit la fleur printanière

Pour la mettre à son corset...

 

Ohé ! Là-bas,

Vous qui tournez en rondes claires,

Écoutez ça : c’était un pauvre gâs !...

 

 

LES YEUX BLEUS

 

A une dame aux yeux noirs

 

Vous m'avez dit dans un sourire,

Que les yeux bleus (souvent songeurs),

Semblaient refléter et décrire

Les intimes penchants des cœurs.

 

Vous m'avez dit - lèvres sincères -

Que vous aimiez ce bleu profond,

Où vos yeux trouvaient plus sévères

Ces regards où tout se confond.

 

Ces regards fixes qui résument

La haine ou la joie ou l'amour,

Ces regards bleus qui vous consument

Et font tout un siècle d'un jour.

 

Vous les adorez, chère Dame,

Aussi je les chante pour vous,

Mystique, divine est leur flamme ;

Vous les trouvez si doux.., si doux!

 

Vous m'avez dit dans un sourire

Que ces yeux dictaient les espoirs.

Pourtant... (laissez-moi vous le dire)

Pourquoi vos beaux yeux sont-ils noirs ?

 

ŒUVRES DE JEUNESSE

L'AVEU

 

(Sonnet)

 

A ma dame

Ton âme avait alors la blancheur des grands lys

Que berce la chanson des vents rasant la terre ;

L'Amour était encor pour toi tout un mystère,

Et la sainte candeur te drapait dans les plis

 

De sa robe... Ce fut par les bois reverdis,

A l'heure où dans le ciel perce la lune austère.

Je te vis, je t'aimai, je ne pus te le taire

Et tout naïvement alors je te le dis.

 

Tu fixas sur mes yeux tes yeux de jeune vierge,

Brillants de la clarté douce et pure d'un cierge,

Ton front rougit.... tu n'osas pas me repousser.

 

Et l'aveu tremblotant, dans un soupir de fièvre,

S'exhala de ton cœur pour errer sur ta lèvre,

Où je le recueillis dans un premier baiser.

 

Pierre Printemps

Moulin de Clan, août 1897.

 

BALLADE A JEHANNE

 

Jehanne la pastourelle au cotillon de laine,

Un soir qu'elle gardait ses moutons dans la plaine,

Mystique, au bas du vieux clocher de Domrémy,

Ouît de saintes voix qui voltigeaient parmi

Les blés en deuil, et les bluets aux yeux en larmes

Et les coquelicots saignants : « Ma fille, aux armes ! »

Criaient les voix : « Il faut obéir au bon Dieu,

Ma fille, mets l'épée à la main, dis adieu

Aux tiens, et va porter ces mots de délivrance :

— L'Anglais sera bouté hors de la doulce France !...

 

Alors Jehanne quitta son cotillon de laine

Et laissa ses moutons au milieu de la plaine,

Pour chevaucher au loin, bien loin d'eux, en habit

De fer, allant combattre et chasser l'ennemi.

Elle arriva devant Orléans plein d'alarmes,

Hérissé de bastions, flanqué de tours « aux armes !...

Sus !... en avant !... » fit-elle, ardente, l'œil en feu,

Piquant son destrier et levant au ciel bleu

Son étendard baisé par les vents d'espérance :

— « L'Anglais sera bouté hors de la doulce France !...

 

Jehanne ne remit plus son cotillon de laine,

Et mourut sans revoir ses moutons, dans la plaine

Où les blés bruient au loin, tel le flot endormi

De la mer... Quand il eut bien souffert et gémi,

Son beau corps fut brûlé, mais, comme sous des charmes

Puissants, un cri partit dans le royaume : « Aux armes !...

Aux armes !... » Fils des preux d'antan qui faisaient vœu

De vaincre ou de périr ! Bon peuple ! Jehanne veut

Vous bénir tous !... Finis sont vos jours de souffrance !

— L'Anglais sera bouté hors de la doulce France !...

 

Envoi :

Bonne Lorraine, hélas ! quand crieront-ils : « Aux armes !..

Tes neveux du pays de l'Est, là-bas, un peu,

Dans la brume... Espérons ! car ta chère âme peut

Faire luire pour eux l'astre de la délivrance.

— Et bouter l'Allemand hors de la doulce France !...

 

Gaston Koutay

 

LA BOMBE

 

(Conte fantaisiste)

 

Les agents sont de braves gens

(Yon-Lug)

 

Hier soir à la sortie des ateliers, deux ouvriers se promenaient paisiblement sur le trottoir, causant entre eux et fumant leurs cigarettes.

Soudain l'un d'eux s'écria en s'adressant à son camarade « Mon vieux, avec Erness on a fait une bombe, une bombe à tout casser ! »

Un bon bourgeois recueillit avec effroi cette bribe de conversation et s'en alla la porter, aussi terrifié que s'il eût porté une marmite à renversement, à un sergot qui dormait à côté d'un bec de gaz. « Ils ont fait une bombe, ceux-là », fit-il, très pâle, au représentant de l'autorité qui ouvrit les yeux.

« Comment ça... Ils ont fait une bombe !... Les attentats a... narchistes vont reprendre... Gare à nous !... » s'éclata le sergot devenant violent. Et après avoir rassemblé une douzaine de ses camarades pris de peur comme lui, il arrêta avec toutes les précautions possibles les deux paisibles ouvriers qui se promenaient sur le trottoir causant entre eux et fumant leurs cigarettes. Et les deux infortunés ont couché au violon ; on les a relâchés au jour, il est vrai... Mais vous avouerez qu'il est un peu dur de passer une nuit sur la paille parce qu'on en a passé une autre à s'amuser... et faire la bombe.

 

Gaston Coûté.

 

CHANSON DE MESSIDOR

 

Dame (1) ! vois-tu les grands blés d'or

Sous les couchants de Messidor

Saillir longs et droits de la glèbe.

Ils ne sont pas encor si longs =

Que les flots de tes cheveux blonds

Où je cache mon front d'éphèbe.

 

Dame ! écoute la voix du vent

Dont l'aile caresse en rêvant

Une par une chaque tige.

Elle est moins vibrante d'émoi

Que ta chanson qui fait en moi

Courir des frissons de vertige.

 

Dame ! regarde voltiger

Les abeilles en l'air léger

Et se reposer sur les roses.

Leur miel plein d'arôme est moins doux

Que le baiser pris à genoux

Sur tes lèvres fraîches écloses.

 

Dame ! en ton geste noble et lent

Cueille un coquelicot sanglant

Pour l'épingler sur ta poitrine.

Il est moins rouge que mon coeur

Quand ton rictus aigre et moqueur

Le met en doute ou le chagrine...

 

(1) Chère (variante)

 

Août 1897.

 

LA CHANSON DU GUI

 

Le soir étend sur les grands bois

Son manteau d'ombre et de mystère ;

Les vieux menhirs, dans la bruyère

Qui s'endort, veillent, et des voix

Semblent sortir de chaque pierre.

L'heure est muette comme aux temps

Où, dans les forêts souveraines,

Les vierges blondes et sereines

Et les druides aux cheveux blancs

Allaient cueillir le gui des chênes.

 

Réveillez-vous, ô fiers Gaulois,

Jetez au loin votre suaire

Gris de la funèbre poussière

De la tombe et, comme autrefois,

Poussez votre long cri de guerre

Qui fit trembler les plus vaillants,

Allons, debout ! brisez vos chaînes

Invisibles qui vous retiennent

Loin des bois depuis deux mille ans.

Allez cueillir le gui des chênes.

 

Barde, fais vibrer sous tes doigts

Les fils d'or de la lyre altière,

Et gonfle de ta voix de tonnerre

Pour chanter plus haut les exploits

Des héros à fauve crinière

Qui, devant les flots triomphants

Et serrés des légions romaines

Donnèrent le sang de leurs veines

Pour sauver leurs dieux tout puissants

Et le gui sacré des grands chênes.

 

Envoi

Gaulois, pour vos petits-enfants,

Cueillez aux rameaux verdoyants

Du chêne des bois frissonnants

Le gui aux feuilles souveraines

Et dont les vertus surhumaines

Font des hommes forts et vaillants.

Cueillez pour nous le gui des chênes.

 

Copie d'une production polycopiée portant le cachet du lycée d'Orléans en date du jeudi 17 décembre 1896 - Seconde moderne.

 

 

COMME LES GAULOIS

 

à Da Costa

 

Partout, sans cesse, on nous reproche

D'aimer trop l'amour et le vin.

Si notre cœur n'est pas de roche

Pour les filles au corps divin,

Si nous remplissons notre verre

Pour le vider souventes fois,

Français ! nous n'y pouvons rien faire

Car c'est de la faute aux Gaulois.

 

Les vieux Gaulois, nos joyeux frères,

Pour se reposer des combats

Faisaient en leurs sombres repaires

Les plus gais festins d'ici bas

Dont les bruits aux ailes légères

Aient jamais rempli les grands bois...

Nous sommes les fils de nos pères !

Nous sommes les fils des Gaulois !

 

En leurs coupes la Vierge blonde

Versait l'hydromel à pleins bords,

Et chacun buvait à la ronde

Le nectar que buvaient les morts,

Au Walhala grave, en des crânes

Pour récompenser leurs exploits...

Et nous !... par respect pour leurs mânes

Nous faisons comme les Gaulois !

 

Le barde chantait sur sa lyre

Les passes d'armes et d'amour

Que les convives en délire

Racontaient chacun à leur tour :

Et l'ombre magique et sonore

Redisait l'écho de leurs voix...

Qui trouve mal qu'on fasse encore

Ce que faisaient les vieux Gaulois ?

 

Maintenant, si l'on nous reproche

D'aimer trop l'amour et le vin,

De n'avoir pas un cœur de roche

Pour les filles aux corps divin,

Et d'emplir aussi notre verre

Pour le vider souventes fois

Qu'ils aillent se faire lanlaire

Ceux qui nous trouvent trop... Gaulois !

 

Moulin de Clan, août 1897.

 

DANS VOS YEUX

 

Dans vos yeux

J'ai lu l'aveu de votre âme

En caractères de flamme

Et je m'en suis allé joyeux

Bornant alors mon espace

Au coin d'horizon qui passe

Dans vos yeux.

 

Dans vos yeux

J'ai vu s'amasser l'ivresse

Et d'une longue caresse

J'ai clos vos grands cils soyeux.

Mais cette ivresse fut brève

Et s'envola comme un rêve

De vos yeux.

 

Dans vos yeux

Profonds comme des abîmes

J'ai souvent cherché des rimes

Aux lacs bleus et spacieux

Et comme en leurs eaux sereines

J'ai souvent noyé mes peines

Dans vos yeux.

 

Dans vos yeux

J'ai vu rouler bien des larmes

Qui m'ont mis dans les alarmes

Et m'ont rendu malheureux.

J'ai vu la trace des songes

Et tous vos petits mensonges

Dans vos yeux.

 

Dans vos yeux

Je ne vois rien à cette heure

Hors que l'Amour est un leurre

Et qu'il n'est plus sous les cieux

D'amante qui soit fidèle

A sa promesse... éternelle

Dans vos yeux.

 

Pierre Printemps (1897).

 

 

DE L'INFLUENCE QUE PEUT AVOIR UN SIMPLE PALMIPEDE SUR LES OPINIONS POLITIQUES D'UN BRAVE RENTIER

 

Vous ne l'avez pas connu, vous, Monsieur Patafiol ? C'est regrettable, car il vous aurait paru, certes, très intéressant, surtout quand il développait ses théories (aussi changeantes que les figures d'un kaléidoscope) sur la question sociale.

C'était du reste un bien brave homme, et je puis vous certifier que, dans le cours de sa longue existence, il n'a jamais fait un centime de tort à son prochain (qu'il s'est toutefois bien gardé d'obliger). C'était le vrai type du petit rentier égoïste. De plus — il ressemblait en cela à bon nombre de nos politiciens fin de siècle — il avait le privilège de changer d'opinions aussi facilement que de chemises, qu'est-ce que je dis là ?, aussi facilement, c'est une manière de parler, car Madame Patafiol, pour restreindre les frais de blanchissage, ne lui donnait une chemise propre qu'une fois par mois, le dimanche où il la conduisait à la grand'messe, et à de telles conditions vous ne vous étonnerez pas que souvent le brave homme tournait sa veste avant d'avoir changé de linge sale.

A l'époque où il fut victime d'une petite aventure que je m'efforcerai de vous conter, il était abonné à un certain « Courrier... », organe de l'évêché, journal quotidien politique, littéraire (oh! combien...), agricole, industriel et financier, et naturellement le brave homme « tombait » toujours du même avis que «son» journal. Il glorifiait bien haut l'évêque et sa suite, accusait les républicains d'avoir fraudé aux dernières élections, et au besoin les traitait du haut en bas.

Mais on ne peut pas toujours invectiver les gens du matin au soir, c'est un métier qui devient fatigant. M. Patafiol choisit comme autre genre de distraction la pêche à la ligne. Tous les après-midis, il se rendait au bord du ruisseau, un peu « au-dessus » du moulin, et là, se livrait à l'attrayant plaisir de tremper du fil dans l'eau. Il s en nait régulièrement bredouille car les poissons étaient aussi rares à l'endroit qu'il avait choisi (permettez-moi la comparaison) que les cheveux sur sa tête, ce qui n'est pas peu dire, le brave homme ayant le dessus du crâne aussi nu, aussi poli, que la face postérieure d'un quadrumane.

Or un beau jour il vint à sa place habituelle, s'assit sur l'herbe comme de coutume, assujettit ses lunettes sur son nez, amorça avec un ver de terre, jeta sa ligne au beau milieu de la rivière, tira son journal de sa poche, jeta un coup d'œil sur une bande de canards dont les plongeons troublaient la tranquillité de l'onde, et se plongea lui-même dans la politique.

Son journal avait le monopole d'être très intéressant, des fois... pas toujours (il serait plus exact de dire : pas souvent). Justement, ce jour-là il était encore plus vide de faits et plus mal rédigé que de coutume, si bien que, la chaleur aidant, notre homme ne tarda pas à s'endormir, laissant échapper des ronflements d'ogre ou d'orgue (comme il vous plaira). Il lâcha sa ligne qui s'en alla à la dérive, le fil s'accrocha dans les nénuphars, le ver revint à la surface.

Aussitôt, un canard, par l'odeur alléché, se précipita goulûment (la sale bête) sur l'infortuné lombric qu'il avala d'une seule bouchée, puis, satisfait de son aubaine, il voulut ner vers ses compagnons, mais il ne put, et pour cause, il avait avalé l'hameçon.

Le réveil fut triste. M. Patafiol, en se frottant les yeux, aperçut le meunier (son plus grand ennemi politique), qui accourait vers lui, criant, la face pourpre de colère « Espèce de feignant ! Faut pus t'gêner. Si tu veux que j't'aide à prend' mes canards à la ligne ! »

M. Patafiol, forcé de s'incliner, fit des excuses, paya le malheureux volatile dont on ne put extraire l'hameçon ancré dans les intestins, et tout en s'en allant la tête basse par les sentiers fleuris, sa sainte bouche prononça une bordée d'injures à faire rougir le plus mal embouché des francs-maçons, contre un N... de D... de journal qui l'avait endormi.

Quelque temps après, il remplaça la feuille de l'Evêché par le « Radical », chauffa la candidature aux élections municipales du meunier aux canards (maintenant son ami sur le terrain politique) et ne conduisit plus Madame Patafiol à la messe... jusqu'à ce qu'un nouveau revirement s'opérât en lui.

Et il est mort, trois ans après, le cher homme, après avoir changé cinq fois encore d'opinions politiques. Pour un mois ou deux je crois que le Bon Dieu aurait dû le laisser vivre jusqu'à la demi-douzaine.

 

LE DEUIL DU MOULIN

 

Le vieux meunier dort, au fond d'un cercueil

De chêne et de plomb, sous six pieds de terre,

Et, dans le val plein d'ombre et de mystère,

Le moulin repose en signe de deuil.

 

La nuit a drapé ses murs de longs voiles

Crêpes aux plis noirs et silencieux,

Et sur le velours funèbre des cieux

Roulent des pleurs d'or tombés des étoiles.

 

La voix du vent dit, dans les roseaux roux,

Un hymne au bon Dieu pour la paix de l'âme

Du défunt, et l'onde égrène sa gamme,

Lente comme un glas, sur de gros cailloux.

 

Les saules ont mis leurs branches en berne

Au bord du ruisseau, dans l'obscurité,

Et le sentier même est comme attristé

Par l'air douloureux et lourd qui le cerne.

 

Et le vieux moulin, le pauvre moulin

Dont le maître est mort un matin d'automne,

Gît parmi les champs, sous la lune atone,

Seul et délaissé comme un orphelin.

 

Gaston Koutay

Meung-sur-Loire, mars 1897

Revue littéraire et Sténographique du Centre, n° 8, du 8 avr l 1897

 

DEUXIEME LETTRE OUVERTE A M. LE CURE DE MEUNG

 

Monsieur le Curé,

Je ne suis pas précisément de vos fidèles les plus pratiquants et vous ne me voyez pas souvent assister à la messe, me confesser, communier à la sainte table, mais malgré la divergence de nos idées sur l'opération du Saint-Esprit, vous me permettrez néanmoins de publier un plaidoyer en votre faveur.

Figurez-vous que de mauvaises langues veulent vous faire passer pour cabaretier et prétendent que dans votre « Cercle Saint-Joseph » vous vendez des bouteilles de bière et de limonade.

Si le fait était vrai, comme vous ne payez point patente, vous feriez ainsi aux débitants du pays une concurrence dont ils auraient droit de se plaindre.

Je ne peux pas souffrir qu'une pareille accusation pèse sur vous, car je sais que vous vous désintéressez des biens matériels d'ici-bas ; vous n'aimez ni l'argent, ni les profits, ni les petits cadeaux (à moins qu'ils n'aient pour but d'entretenir l'amitié) et à vous tout seul, vous surpassez Job et saint Martin.

Je m'inscrirai toujours en faux contre ceux dont l'audace prétend que vos petites soirées du « Cercle Saint-Joseph » vous rapporte bon an, mal an, une somme assez rondelette. J'irai même jusqu'à dire que vous payez des droits à la Société des auteurs et compositeurs dramatiques pour les pièces que l'on joue sur votre scène.

Une chose cependant m'intrigue et je vous la dirai aussi franchement que si j'étais dans l'ombre sainte du confessionnal : Pourquoi changez-vous parfois les titres et modifiez-vous le texte des pièces en question ? Il est probable que vous ne manquez pas d'en avertir les auteurs en leur expédiant par mandat-poste, le montant de leurs droits. Quant à la sortie de vos spectacles, si les jeunes gens et les jeunes filles entretiennent des conversations en regagnant nuitamment leurs demeures, c'est certainement sur le Saint-Rosaire et autres sujets pieux que portent leurs dialogues.

D'ailleurs, Monsieur le Curé, ne leur prêchez-vous pas l'exemple de toutes les vertus ? Vous qui êtes de ceux qui marchent bien heureux, chastes et immaculés dans la voie du Seigneur : Beati et immaculati qui ambulant in via Domini.

Quand on mène, comme vous, M. le Curé, une vie d'abnégation et d'ascétisme, on n'entasse rien dans son coffre-fort : heureusement que vous n'avez pas de filles à doter ni de fils à caser.

Après cette apologie de votre personne et de votre caractère, je puis bien risquer une remarque sans méchanceté : Je trouve que votre costume de curé avec large chapeau et ample manteau, donne trop beau jeu aux mauvais plaisants qui vous accusent déjà de tenir un cabaret et qui vous comparent au fameux chansonnier Aristide Bruant, ancien seigneur du « Mirliton ».

Il est vrai que, si vous aviez sa cravate rouge et ses larges bottes, vous lui ressembleriez un peu tout de même, Monsieur le Curé.

J'espère que vous me pardonnerez volontiers cette plaisanterie, à moi qui, sur tous les autres points, me suis fait votre avocat, sans même vous demander d'honoraires. Agréez, Monsieur le Curé, etc.

 

Revue littéraire et Sténographique du Centre, n° 8, du 8 avr l 1897

 

LES ECUS DE LA VIEILLE

 

(Comédie en un acte de Gaston COUTE)

 

La mé Rapiat

Le pé Rapiat

La vieille tante

Le maître Narcisse    

 

La scène représente une vaste cuisine de campagne. C’est Dimanche. — La famille Rapiat vient de finir de déjeuner. La fille est montée dans sa chambre pour faire sa toilette ; la mé dessert la table et cause avec le pé qui fume sa pipe ; la vieille tante reste immobile sur sa chaise, les yeux bestialement rivés au fond de son assiette vide.

Au moment où le rideau se lève, on voit Julie ouvrir une porte et disparaître.

 

Le pé Rapiat

Dis donc la mé, où donc que c’est qu’est partie Julie ?

 

La mé Rapiat

Je crois ben qu’alle a été faire un brin de toilette parce que le gâs au maître Narcisse doit venir la chercher ce soir pour aller au bal.

 

Le pé Rapiat

Ah ! Ah !... Tiens mais, comme je vois, ça fait mine de marcher les amours. Le gâs en pince pour not’fille, y a pas de doute, et dam ! not’fille…

 

La mé Rapiat

… M’étonnerait pas qu’alle en pince itou pour le gâs !

 

Le pé Rapiat

Bah ! laisse donc faire, c’est ce qui nous faut.

 

La mé Rapiat

Ben sûr que c’est ce qu’i’nous faut.

 

Le pé Rapiat

Ça n’a pas l’air d’être un mauvais garçon ; on le dit seulement un peu dur comme ça avec les domestiques mais bah ! quand même que ça serait vrai, quoi que ça peut faire : pour qu’une femme soit heureuse en ménage, faut que son homme la batte de temps en temps, pas vrai, la mé ! Et pis tout ça c’est ren, c’est négligeable ; cé qu’est à regarder de pus près c’est que son père est le pus riche fermier de cheu nous.

 

La mé Rapiat

Le pus riche !... ah oui, l’pus riche !... Persounne saurait dire comben qu’il l’est. Il a un champ à côté de celui à Pierre, il en a un autre à côté de c’ti-là à Jacques, il en a un à côté de celui à tout le monde, il en a partout !

 

Le pé Rapiat

Et pis, tu parles de la terre ! Je veux ben que c’est que’qu’chose déjà, mais a’n’hui que ça a ben pardu de sa valeur faut considérer que c’est le moindre de tout ce qu’i’possède, le bonhom’. Il a des maisons d’éparpillées dans tout le bourg ; il a dans son coffre… ah dam ! ça je le savons pas, mais je sommes certains que y en a pus que dans le nôtre… et des actions su’les chemins de fer…

 

La mé Rapiat

Et des héritages à faire…

Le pé Rapiat

Mais voui, tiens encore, je songeais pas à ça… Ah bon Dieu !... si jamais on peut la caser là, not’Julie, a pourra se vanter d’être chouettement casée.

 

La mé Rapiat

Oui mais, ça sera pour en arriver là que ça sera peut-être pas commode… On dit le maître Narcisse un peu regardant, un peu près de ses intérêts et dam ! pourrait ben se faire qu’i’ne se laisse pas faire tout seul !

 

Le pé Rapiat

Je sais ben, je sais ben ! mais il est fin, va, le bonhomme. Il est comme nous, i’s’attend… i’… i’compte sur autre chose que sur ce que je donnons à not’fille. I voit ben que si on s’est donné le mal d’avoir recueilli eune vieille cruche de tante, qu’on l’héberge, qu’on la soigne comme un p’tit enfant, qu’on la traite quasiment comme si c’était not’mère, ça doit pas être pour des prunes…

 

La mé Rapiat

… Mais pour ses écus parce qu’alle en a, elle aussi, la vieille !... Ah ! le jour oùs qu’a’claquera… (se rapprochant de la vieille ; portant à sa bouche ses deux mains en forme de porte-voix et criant à tue-tête tout en s’efforçant d’adoucir ses paroles). Dites donc, hé ! ma tante, v’avez l’air d’avoir froid, si vous v’lez que je vous fasse un peu de feu.

 

La vieille

Non va ;  t’es ben gentille de songer à moi, mais c’est pas la peine : quand la fin arrive, y a pas de feu qui fasse, on a toujou’ froid.

 

La mé Rapiat (s’éloignant et reprenant sa voix naturelle) Bon ! Bon !... tant mieux… ça sera de l’ouvrage de moins. A’m’en donne assez comm’ça, la vieille bête. Alle est sourde comme un pot depuis eun’an qu’alle est avec nous ; ça l’a pris comme eune tape le jour oùs qu’alle est rentrée. J’avons fait venir le médecin qui nous a ben pris quarante bons sous pour nous dire que y avait ren à faire, que c’était la vieillesse, qu’on pouvait pas guérir de ça… Ca m’n’est eune charge que de l’avoir su’le dos, celle-là. Heureusement qu’à présent la v’la ben mal, alle est à la fin comme a’disait tout à l’heure et c’est pus qu’eune quesquion de jours ; et dam !... sitôt qu’a sera enterrée, nous autres je pourrons aller déterrer ses écus : derrière son linge, dans son ormoire… C’est là la cachette.

 

Le pé Rapiat

Mais en attendant, je sommes toujours point sûrs qu’a’ nous a mis su’ le testament.

 

La mé Rapiat

Non mais, voyons si a’ ne nous mettait pas qui donc que c’est que tu voudrais qu’a’ mette.

 

Le pé Rapiat

C’est vrai, je ne vois personne, je pouvons dormir tranquille. Alle a pus pas un parent… excepté nous autres. (On frappe à la porte.)

 

La mé Rapiat

Entrez ! (Paraît le maître Narcisse.)

 

Le pé Narcisse

Bonjour la compagnie !

 

La mé Rapiat

Salut, maître Narcisse que’ bon vent vous amène, prenez donc eune chaise.

 

Le pé Rapiat

Hé la mé ! va donc nous tirer eune chopinée de vin ; v’allez voir ça maître Narcisse, c’est du nouvieau. Je m’en vas vous y faire goûter. (Les deux hommes sont alors assis à table, l’un en face de l’autre.)

 

Le pé Narcisse

Je veux ben après tout parce que ça fait jamais de mal, mais je suis pas venu exprès pour goûter ton vin nouvieau. Voyons, parlons sérieusement ; tu t’es pas aperçu de que’qu’chose toi ?

 

 

Le pé Rapiat

Moi !... non !... pourquoi ?... de ren !

 

Le pé Narcisse

En ben, moi , je me suis aperçu que t’as eune fille qui plaît bougrement à mon gâs, la preuve c’est qu’on les voit souvent, même un peu trop souvent ensemble, ce qui fait jaser le monde. Et comme mon gâs arrive du service, qu’il a besoin d’eune femme pour s’établir je te viens demander ta fille… pour li… et de sa part. Ça sera un moyen de renouer nos liens de parenté, parce que j’avons été parents dans un temps. La vieille tante qu’est là, eh ben ! alle était cousine par sa mère avec défunt la mienne. Seulement le gâs, il est jeune encore, il ne sait pas ce que c’est que l’intérêt ; il se sait avoir quelque chose et y ne regarde pas si en se mariant avec ta fille, i’ ne va pas faire eune mésalliance.

Moi, je veille là-dessus.

Voyons ; dis-moi si t’es dans le dessein de donner ta fille à mon gâs, et dans ce cas-là comben que tu dois y donner.

 

Le pé Rapiat

Heu !... Heu !... ça demande réflexion. (A la mé qui rentre et pose la chopine pleine sur la table.) Dis donc la mé ! tu te doutais-t-y pas de ça, toi ? V’là le maître Narcisse qui vient me demander Julie en mariage pour son garçon… Quoi que t’en penses ?...

 

La mé Rapiat (d’un air désintéressé)

Hélas, mon Dieu !... si c’est les jeunes qui le veulent, moi je demande pas mieux.

 

Le pé Rapiat

Moi, j’y mets pas d’empêchements non plus (servant à boire et buvant). Tenez maître Narcisse, j’allons boire un coup d’abord, je voirons plus clair dans nos affaires, après… A vot’santé !

 

Le pé Narcisse

A la tienne Rapiat… Voui mais, c’est pas ça, tu me dis toujou’point comben que t’y donnes à ta fille… Voyons, faudrait tout de même s’entendre.

 

Le pé Rapiat

Dam ! écoutez maître Narcisse, j’ai que c’t’enfant-là, j’peux faire un sacrifice ; j’y donnerai… et la grande vigne qui fait suite à vot’champ de betteraves, de l’autre côté du bourg.

 

Le pé Narcisse

T’y donnes que ça. Bon Dieu ! C’est guère. Pense donc, moi je donne à mon gâs… et… arpents de terre, y en a eune différence, c’est énorme !... Je suis comme qui dirait en perte dans ce marché-là.

 

Le pé Rapiat

Dam ! maître Narcisse, écoutez encore que je vous dise. De ce moment v’là tout, mais tout ce que je peux donner, seulement… dans que’que temps d’ici je pourra donner à ma fille presque autant que vous donnez à vot’gâs.

 

Le pé Narcisse

Et comment que tu feras ?

 

Le pé Rapiat

Eh ben !... et la vieille tante, pourquoi donc qu’a’compte ? Alle en a assez, alle en a des écus. (Renouvelant le même manège que la mé.) Hé la tante ! Vous v’lez boire un coup avec nous ?...

 

La vieille

T’es ben gentil, mais je te remercie, j’ai pas soif.

 

Le pé Rapiat (reprenant sa voix naturelle)

Bon ! Bon !... Tant mieux, vieille bougresse, je l’aurons de reste. Tu nous uses assez comme ça. C’est des visites du médecin, c’est des remèdes du pharmacien, c’est… ça n’en finit pas !... Ah la vieille ! Allez maître Narcisse, le jour de sa mort, ça sera le premier jour de sa vie ous qu’a’ nous aura été utile…

… Ca s’ra un bieau jour itou pour nous.

 

Le pé Narcisse

Voui mais, voyons, c’est pas tout, quoi qu’on décide ?

 

Le pé Rapiat

Eh ben mais, ça ne tient qu’à vous. Marions-les tout de suite, le pus tôt sera le mieux parce que si l’on attend trop longtemps avant que de faire la noce et que la vieille vienne à claquer pendant ce temps là, faudra commencer par l’enterrement, et puis après, faudra porter le deuil pendant six mois, parce que c’est eune question de convenances, encore ça ; si on ne le faisait pas on trouverait à redire sur not’compte et faut point de ça… Faisons donc pas traîner les choses en longueur… et sitôt que  la vieille sera passée, eh ben ! je rajouterai à la dot de ma fille ce qui y manque pour qu’a’ soit assez grosse (pas ma fille, la dot quoique après tout la fille pourrait ben l’être aussi à ce moment-là).

 

Le pé Narcisse

Eh ben, à ces conditions-là je veux ben, allons pé… On va prévenir les enfants et pis on va passer chez le notaire.

 

La vieille

Eh !... eh !... où donc qu’v’allez ?... chez le notaire… Ecoutez donc avant que je vous parle de mon testament à tous les deux !... Hé Rapiat !...

 

Le pé Rapiat (à part)

Ah ben bon Dieu !... ah ben !... a’ m’a entendu !... ah ben !... alle est donc pus sourde ! (A la vieille.) Eh ben, ma tante, v’êtes donc pus sourde.

 

La vieille

Mais, mon neveu, je l’ai jamais été.

 

Le pé Rapiat (à part)

Ah ben !... en ce cas, c’est du joli.

 

La vieille

Non, j’ai jamais été sourde ; j’ai encore bon pied, bon œil… et bonne oreille par dessus le marché, ce qui fait que je n’ai pas laissé échapper toutes les mauvaises choses que t’as dit de moi : et je suis pas encore si près de claquer que t’avais l’air de le croire tout à l’heure, va, sois tranquille. « Ah la vieille bête !... » comme tu disais, alle est pas encore si bête que tu croyais, tiens !

 

Ah ! mon Rapiat tu viendras te moquer des anciens jusque sous leu’nez, toi ! Ah ! tu guetteras l’heure de ma mort pour avoir mes écus, toi ! eh ben ! je vas t’ôter c’te peine là, moi. Mes écus !... tu peux te fouiller mon vieux si t’as des poches. Mes écus… tiens, je n’ai pus ren qu’un parent de ben loin que je viens de me connaître tout à l’heure et qu’en a pas besoin de mes écus, eh ben !... c’est li qui va les avoir… V’entendez ben Narcisse, v’êtes mon héritier, v’allez m’emmener cheu vous ; je veux pus rester ici… Allons-nous en tout de suite… Vous reviendrez après pour signer le contrat si le cœur vous en dit.

 

Le pé Narcisse

Le contrat !... quoi faire à présent, c’est pus la peine… Tiens Rapiat, tu vois, le mariage n’est pus possible… Tu comptais su’la succession de ta tante pour amortir la différence que y aurait eu entre la dot de ta fille et celle de mon gâs… et c’est moi qui l’ai, la bougre de succession ! quoique j’y comptais pas, c’est vrai qu’on dit toujours que le bien vous vient en dormant…

C’est pus possible à présent !

 

Le pé Rapiat

Hein !... Ah ben !... c’est comme ça que t’arrange ça, toi, espèce de canaille, sale cochon ! Tu viens me voler eune succession… et pis tu veux pus de ma fille, fripouille.

 

Le pé Narcisse

(suivant la vieille qui s’en va, des paquets sous le bras)

Ha ! Ha ! Ha ! voyons Rapiat je pouvons tout de même pas tout te prendre, t’aurais été trop malheureux après. J’avons à choisir ; j’ai pris ce qui me plaisait le mieux :