BERNRD GAINIER
36, route d'Aulnay - 45130 - MEUNG-SUR LOIRE
02 38 44 29 49

PAROLES DE BUREAU 
l'album...



et le DVD
"ni Dieu ni Chaussettes"


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Ç
a faisait deux ans que l'idée germait, en prenant son temps, comme un vieux blé un peu sauvage... L'idée, c'était de coucher sur une bande sonore les mots que le gars de Meung, dans son parler du coin, égrenait au coin des champs, des rues et des rencontres.

Ses amis, des teigneux opinâtres, avec délicatesse, arrosaient, désherbaient, aéraient, binaient, certains même ont prié pour que ça lève, pour que ça sorte, pour que ça pointe !

Et il leur en a fallu bien du courage et des descentes au "bureau" pour le décider à bien vouloir enregistrer ces textes qu'il dit comme sans en avoir l'air, la moustache ironique, les pattes arquées, les godillots encore tout crottés de la rosée du matin, comme si ça lui sortait naturellement, du brut de brut, pas trafiqué, pas "ogéèmisé"... un peu comme son gris meunier !

Et finalement, il l'a fait, il y est passé, dans la boîte à enregistrer. En bougonnant, sinon, ça n’aurait pas été drôle. Un jour d’avril, ça a été direction le studio ! Après un tour au "bureau", parce que faut bien prendre des munitions avant de partir au boulot !

Et une fois lancé, plus moyen de l’arrêter. Et d’un sérieux, réécoutant les enregistrements, reprenant ce qui n’allait pas, virant le chiendent comme chez Monsanto, comme un vrai paysan soucieux de la qualité de ses semences, le Bern'anar, un gars qui déconne pas avec le boulot !

Et, dans tous ces sons, dans ces mots gravés à jamais dans le temps, y a bien sûr du Couté, y a aussi du Dimey et puis d’autres encore… des poètes qu'il va chercher on ne sait où, des gens dont on se demande pourquoi on ne les connaît pas et comment lui les connaît !

Deux ans ça a duré, deux ans pour une journée de studio, mais c’est dans la boîte. Et maintenant y a plus qu'à en faire un objet, une sorte d'estatue à mettre sur le coin de la cheminée ou dans un appareil à écouter, bref, c'est ce qu'on appelle un CD !

« Ben les gâs, j’sais pas c’que vous allez faire de c’truc là ! Un CD ? Qui c’est qui va acheter ça ? Vous m’emmerdez, les gâs ! Et puis ça va coûter au moins dix ou vingt mille francs ! »

Mais il n'a pas dit "non", il a juste ronchonné pour qu'on ne le croie pas malade, comme quand il a fini ses stocks de gris-meunier qu'il planque au frais dans son "bureau" et qu’il doit acheter du vin à la coopé...


Si vous passez par Meung-sur Loire - et pourquoi pas ? ce n'est qu'à quelques heures de Marseille, de Genève ou de Québec -, traversez ce bourg de 3 000 âmes et guère avec et prenez la route qui mène à Orléans.
Vous verrez peut-être au détour d'un chemin un gars, penché au-dessus de ses "sas", ceux de la dernière vigne au nord de la Loire... Avancez-vous sans bruit et écoutez... Il ne parle pas tout seul, non... Silence... Il dit du Couté... ou du Dimey.Bernard Gainier chez Driss (2000)

Cet "agricultivé" reçoit parfois des linguistes, comme il dit avec un sourire, ou des universitaires de France et d'Europe, quand il n'écoute pas France-Culture dans son tracteur !
Si il se détourne de son gris meunier pour vous parler, faites attention : c'est un bavard, qui émaille ses propos d'extraits de textes de Couté... Ne cherchez pas à en donner le titre : on ne sait jamais si il cite son poète ou si il parle en son nom propre.
De plus, avec sa petite moustache, ses godillots, sa casquette qu'il soulève et replace de temps en temps en se grattant le front, on pourrait croire que... Mais non, ce n'est pas lui ! Il lui ressemble, mais ce n'est pas lui... quoique... Il devait avoir - l'autre, le vrai - le même sourire que lui, ce petit air de vous prendre pour un parisien comme c'est pas permis ! La même démarche des gens qui vont sur les chemins de terre, les chemineux, les traineux, car - comme il le dit lui-même - l'oiseau n'est pas souvent dans son nid.
Si il vous parle de son p'tit gris meunier qui date d'avant le phylloxéra et qu'il vous invite à le suivre dans son "bureau", méfiez-vous, soyez encore plus prudent : on ne remonte que rarement debout de son bureau !

Demandez-lui comment il a connu Couté ou si il a toujours connu Couté,
il vous dira peut-être :
" Ma mère connaissait le "Champ d' naviots". Certains poèmes de Couté, elle les connaissait, oui ! Mais c'était tout à fait accidentel parce qu'elle avait un cousin germain qui était pâtissier à Paris. Il était un peu plus vieux qu'elle, il était pâtissier à Paris vers 1900 - 1910 et, comme il gagnait bien sa vie, se permettait, quand il avait quatre sous, d'aller les dépenser à Montmartre, parce qu'il y avait un gars de Meung qui se produisait sur scène et qui récitait des poèmes en patois...
Il y avait aussi un ancien tailleur de Meung-sur-Loire qui était dans le calicot à Paris. Etant donné qu'il étaient tous les trois de Meung ils faisaient des foires épouvantables. Quand il revenait voir ses oncles à la campagne, plein ses poches, il avait des poèmes de Couté ronéotypés et les gamines fouillaient dans les poches au grand Joseph, ma mère et sa sœur.. Elles lisaient ça en cachette, parce que si leur mère avait su ça ç'aurait été un véritable scandale. Mais il n'empêche qu'elle a connu certains poèmes de Couté du vivant de Couté. Elle avait dix ou douze ans à l'époque... La mère quand elle tombait dessus elle foutait ça au feu, ça sentait le soufre, c'était épouvantable !
Le maître à l'école nous avait appris "Les oies inquiètes"..."Ce n'est pas pour faire un calembour / Mais les oies ont la chair de poule..." C'est tout ce que j'ai retenu, mais pourtant je l'ai appris, je l'ai su par cœur... Il était très très embêté, parce qu'il y avait un mot de patois dans le poème : les "d'vanquières". Mais enfin il pensait qu'il aurait pas d'ennui avec l'inspecteur si toutefois il tombait là-dessus... parce qu'à l'époque c'était quand même relativement surveillé. A présent à l'école de la Nivelle, les gamins, ils ont appris et chanté "Grand-mère Gatiau"... sans problème. J'ai dit à la maîtresse une fois : " Tu sais; tu vas te retrouver à balayer dans la cour à faire apprendre ça aux gosses." Elle a dit : "Ça craint rien, ça a grand besoin d'être balayé, la cour ! " (tiré de l'émission de Claude Duneton diffusée sur France-Culture le 8 octobre 1992 "Une œuvre, une vie, Gaston Couté")

Si vous lui demandez si la langue de Couté est différente de ce qui se parle aujourd'hui à Meung,
il vous dira sans doute :
" A Meung, personne ne parle plus le patois.Y a certains mots qu'on emploie peut-être encore entre nous, mais qu'on change quand on s'adresse à des gens qui habitent la ville. (sourire ironique) ... Il y a des mots de Couté qui existent encore. Surtout au niveau de la conjugaison des verbes, par exemple. Escamoter la deuxième personne du pluriel "Nous" pour mettre "Je" à la place, c'est courant, ça ! J'avons pas chaud, j'avons chaud ou... j'avons soif (re-sourire ironique) ! Ça, ça revient assez souvent dans la conversation ! " (toujours tiré de la même émission).

Pour ce qui est du vocabulaire, il est plutôt à son affaire, comme dans le Champ d' naviots :
" Hottezieau ? Alors là, on entre plutôt dans le vocabulaire technique. C'est vraiment le Couté patoisant, ça. Le hottezieau, c'était une hotte en osier qui servait à la vendange pour transporter le raisin, mais dont les vignerons se servaient pratiquement toute l'année pour transporter leur matériel : leur bezouet, qui est une pioche qui servait à toutes les façons, parce qu'à l'époque tout se faisait à la main dans les vignes, et puis le casse-croûte, parce que les vignes étaient assez éloignées et qu'on ne revenait pas manger le midi, et... la bouteille... évidemment ! (Eclats de rire). Ça allait de soi. Dans le val de Loire, il y avait quand même une tradition du bien boire. Bien manger ? Non, les gens vivaient pauvrement, mais bien boire : on n'a jamais été sevrés de vin. Ç'aurait été quand même un monde pour des vignerons de boire de l'eau...
Guérouette ? C'est un coin de terrain qui est pierreux, en pierre calcaire de Beauce. C'est des terres qui sont relativement chaudes, mais par contre brûlantes si il fait sec... des mauvaises terres. "

Et si vous insistez, il finira par lâcher :
" Les conditions de vie en 1900 n'incitaient guère à la gaieté dans le milieu où Couté vivait. C'est une époque qu'on a baptisée "La Belle Epoque" : c'était la belle époque pour une minorité de bourgeois qui vivaient avec les sous des autres. (Silence) "

Dans son dernier livre "La mort du français", Claude Duneton évoque Gaston Couté à sa manière:

" Un jour, dans un train, j'ai bavardé avec une jeune fille qui préparait son mariage pour l'été. Elle était de la Beauce, de Meung-sur-Loire ou des environs immédiats, et elle cherchait un thème pour l'animation de sa noce... Alors je lui ai parlé de Gaston Couté. Le second poète de Meung, après Jean, du Roman de la Rose, lui était totalement inconnu ! Elle avait eu vent d'un stade Gaston Couté, me dit-elle, mais elle ignorait qui était ce bonhomme : un résistant ? Un ancien ministre ?...
Cette jeune fille ne s'était jamais posé la question. Il en est ainsi en France de l'absolue confusion des valeurs. Gaston Couté, l'un des très grands poètes français (1880-1911 ) toutes catégories confondues, semble ignoré des collégiens de Meung-sur-Loire où ses parents étaient meuniers, où il a passé son enfance, et où il repose, comme on dit, dans l' champ d' naviots depuis la fin du mois de juin 1911.
Poète maudit parce qu'il crachait des vérités crues, et surtout parce que la bourgeoisie universitaire a choisi la poésie acceptable : Rimbaud oui, qui ne parle de personne sinon de lui ! Mais Coûté qui geint la terre, qui chante de ses pleins poumons bacillés ses frères inconnus, les gens du cru, dans la langue gorgée de sons et de sève de la Basse Beauce, non ! Quelle horreur ! De la langue vieille comme les chemins ? Oh ! les bijoux de bibliothèques tourneraient de l'œil, les magisters. Qu'Émile Zola, qui était d'Aix-en-Provence, fasse des caricatures des paysans de la Beauce dans le français des maîtres de forges, bravo - très grand romancier ! Mais qu'un Beauceron de souche se mêle de vouloir peindre ses semblables, mille fois non ! Ou alors à distance, dans le langage de François Coppée, pourquoi pas... Dans la mesure où ils seraient transcendés, illuminés, méconnaissables, on veut bien : Honoré, Honoré, Honoré, d'Urfé !...

Bernard Gainier à la TurneLa jeune fille dans le train ouvrait de grands yeux de curiosité. Et moi qui suis allé gratter la tombe du poète, un jour, en compagnie d'un agriculteur de Meung qui savait tout Couté par cœur, et le disait comme un prince, dans l'accent authentique du terroir, je lui ai parlé du " Foin qui presse " à la mariée d'été.
Je lui ai fait voir comme ce serait beau pour sa noce, elle en blanc, un gars de là-bas qui dirait ce poème à ses invités... Quel moment d'émotion ! Il se pourrait qu'elle invitât ce même homme que je connaissais à boire un coup, afin qu'il dévide de la grande poésie pure en l'honneur de son hyménée, en l'honneur des pauvres vieilles garces qui ont souffert dans les champs de blé depuis des temps si anciens que la mémoire des hommes les a oubliées. sauf Gaston Couté !...
Et qu'on pourrait dire aussi " L'école ", à cause des ptiots aux malettes - je lui racontais, sur le souvenir, sans papiers, " Eul Christ en bouès ".

Vous l'avez compris,  cet agriculteur qui dit Couté "comme un prince", c'est Bernard Gainier...
On peut le voir...
... en Beauce, car il ne monte que rarement à Paris : qui s'occuperait des bêtes ? Et puis c'est Paris qui a tué l' Gaston ! -
on peut l'entendre dire Couté dans la région de Meung en compagnie des gars du "P'tit Crème" qui, eux, chantent Couté... Il fait la présentation des morceaux sur scène et en profite pour dire des textes.